En juillet 2013, l’Orchestre de Paris emmené par Esa-Pekka Salonen donnera Elektra de Strauss au Festival d’Aix-en-Provence, dans une mise en scène de Patrice Chéreau. Quelle version choisir ?
Notre bibliothécaire est partie enquêter à Vienne sur les traces de la partition originale de Richard Strauss.

Vous avez dit “nomenclature” ?
Toutes les pièces musicales ne demandent pas le même nombre ni la même nature de musiciens sur scène. Entre une symphonie de Mozart et une pièce de Richard Strauss, le nombre d’instrumentistes sur scène peut passer du simple au double !
Cet élément n’est pas anecdotique : il peut avoir des conséquences importantes sur l’organisation d’un concert, et il faut donc se poser la question des nomenclatures instrumentales très en amont des représentations prévues. Il peut ainsi arriver que la partition exige un nombre de musiciens trop important pour que la scène puisse tous les accueillir ! Dans ce cas, il vaut mieux avoir anticipé le problème, pour choisir une autre œuvre à programmer à la place de celle prévue à l’origine, ou encore pour trouver un arrangement de la pièce musicale qui permette le placement de tout le monde sur scène.
Quelle Elektra pour Salonen au festival d’Aix ?
Cette question vient de se poser pour Elektra, opéra de Richard Strauss que l’orchestre de Paris doit donner en juillet 2013 sous la direction d’Esa-Pekka Salonen, dans le cadre du festival d’Aix-en-Provence. Et elle a causé, un an avant le concert, un événement rarissime dans la vie d’une bibliothèque musicale : un déplacement à l’étranger pour l’examen d’une partition !
Mais comment en est-on arrivé là ? Plusieurs éléments se sont entrecroisés, portant finalement à l’évidence le fait que la seule partition pouvant dénouer le problème se trouvait à l’opéra de Vienne.
Deux ou trois versions ?
L’opéra Elektra existe en deux versions, l’une dite “opéra”, avec un effectif instrumental massif (104 musiciens pour accompagner les chanteurs solistes et le chœur), et une autre version dite “réduite”, plus ramassée avec seulement 96 musiciens nécessaires. Il se trouve que la fosse qui accueillera l’orchestre à Aix-en-Provence n’est pas assez spacieuse pour que l’orchestre puisse donner la version à plus de cent instrumentistes.
Le choix de la version réduite semblait donc s’imposer, mais cette décision imposée par un aspect purement technique pouvait paraître décevante d’un point de vue artistique. La version réduite d’Elektra fait en effet disparaître de l’orchestre quelques instruments rares, aux timbres caractéristiques : le cor de basset, par exemple, sorte de clarinette, ou encore l’heckelphone, de la famille des hautbois.
Esa-Pekka Salonen évoqua alors une version viennoise, combinant les avantages des deux versions connues de l’opéra : moins d’instrumentistes dans l’orchestre que dans la version opéra, mais une nouvelle répartition des parties musicales individuelles permettant de conserver les instruments spéciaux.
Cette version mixte intrigua beaucoup l’orchestre, qui se renseigna auprès de l’éditeur d’Elektra (il s’agit des éditions Boosey & Hawkes, représentées en France par Universal). Malheureusement, et à la grande surprise de l’équipe organisatrice, cette version n’est pas éditée : il s’agit bel et bien d’une particularité de l’opéra de Vienne, qui a “hérité” cette version de Richard Strauss lui-même.
L’enquête se poursuit à Vienne
La seule trace de cette version se trouve donc au Staatsoper de Vienne. Impossible de demander une aide conséquente aux bibliothécaires viennois, déjà fort occupés par la préparation de leurs propres spectacles (l’opéra de Vienne donne 300 concerts par an…). Seule solution : envoyer quelqu’un de la bibliothèque de l’orchestre de Paris sur place pour étudier la partition annotée par Strauss… ce qui fut fait, et organisé presque du jour au lendemain !
Les trois jours prévus à Vienne ne furent pas de trop pour observer aussi bien la partition d’orchestre (c’est-à-dire la partition utilisée par les chefs, qui rassemble toute la musique sur un seul volume) que les parties séparées (autrement dit les partitions individuelles, que les musiciens trouvent sur leur pupitre). Les annotations sur la partition d’orchestre n’étaient en effet pas toujours reprises dans les parties musicales individuelles ; il fallut donc tout regarder dans le détail - heureusement, les corrections sautaient parfois aux yeux !
Les crayons bleu et rouge de Richard Strauss
Il était assez émouvant de consulter cette partition. Datant du tout début du vingtième siècle, elle est déjà très abîmée, sans doute manipulée par bon nombre de chefs et étudiants venus la consulter. L’édition d’origine est rigoureusement identique à celle que l’on trouve aujourd’hui. Mais toute sa valeur vient des nombreuses indications musicales (nuances, accents, phrasés, coupures) qui y ont été apportées aux crayons bleu et rouge par Richard Strauss.
L’opéra de Vienne regorge de partitions anciennes de cette sorte. Gustav Mahler, qui a été le directeur de cette prestigieuse maison, a par exemple laissé bon nombre de partitions annotées de sa main. Le chef Simon Rattle fait référence, dans une interview, à la partition de Tristan qu’il a consultée sur place, et aux notes ironiques de Mahler qu’il y a découvertes : http://mahler.universaledition.com/simon-rattle-gustav-mahler/
Rencontre avec les bibliothécaires de l’Opéra de Vienne
Très enrichissant d’un aspect professionnel, ce voyage à Vienne fut aussi un moment de convivialité et de découverte humaine : les bibliothécaires d’orchestre, souvent confrontés à des problèmes urgents et des caprices d’artistes qui leur rendent la tâche ardue, ont en effet tendance à se comprendre, et donc à bien s’entendre ! Il faut aussi dire que Peter Poltun, bibliothécaire de l’opéra de Vienne, est un personnage très charismatique : ancien diplomate, il a abandonné son premier métier par amour pour la musique. Ses deux assistants, Thomas Heinisch et Mona Lisa Kress, ont eux aussi été très chaleureux, bien que fort occupés par de nombreux musiciens venant à leur rencontre !
L’orchestre de Paris a désormais toutes les cartes en main pour pouvoir interpréter cette version “historique” en juillet prochain au Festival d’Aix…