Nuits moscovites
Le 14 avril dernier, l’orchestre, sous la baguette de son directeur musical et accompagné d’Alisa Weilerstein au violoncelle, donnait un programme Schumann et Prokofiev au Festival International Rostropovitch de Moscou.
Que seront ces nuits étranges et que danseront mes rêves ? Quelle violence révolutionnaire les fera tituber ou quelle douceur les bercera, quels regards les embraseront ou de quels poèmes tireront-ils leurs larmes ? Télescopages de rencontres oniriques où se croisent les ingrédients les plus inattendus de nos sommeils plaisamment hallucinatoires qui, à leur habitude, extravaguent en amalgames délirants, en discours dignes d’aras acerbes, en pulsions divinatoires insolentes, en panoramas comme étals de boucherie ou chapeaux à plumes, en saharas d’intelligence où les oasis se font rares, en amoureux chagalliens arrimés à des vaches volantes tel Ulysse au cheptel cyclopéen, en mencheviks attardés chevauchant des tonneaux de kéfir frelaté dans la splendeur du goum et continuez la liste si ça vous chante…
Pour l’heure, la ribambelle de personnages illustres que j’ai croisés il y a peu sur d’obsédants clichés noir et blanc s’apprête, tel une meute de lévriers pour PMU, à se précipiter sur le cynodrome des replis de mon cerveau qui s’édredonne. Ils s’embusquent alors que mes yeux s’embuent d’antique collodion, et mes paupières patraques se referment enfin en claquant muettement comme soufflets d’appareils photographiques. A son pupitre de travail, profil rehaussé du cerclage de ses sempiternelles bésicles, le premier qui s’invite compose ce que nous jouerons demain - c’est assurément ce que je veux croire. S’il est vrai que tout langage forge la pensée, la musique de ce joueur d’échecs invétéré -qui ne l’est pas ici ? - subit-elle l’influence de leur patois ludique ? Le roi noir s’est déjà effondré sur son aile, victime de zeitnot à moins que ce ne soit de zugzwang - nul ne le sait plus aujourd’hui - délaissé de Caïssa, piteux parmi des partitions kibitzer devenues indifférentes au moindre gambit, renversé, déchu d’un échiquier d’où le toisent des blancs triomphants pourtant réduits à un duo de comparses.
Mais bientôt s’affiche le long des murs marécageux de mes songes une dédicace, large et grasse comme en écrivit le doigt de Dieu sur la conscience du babylonien Balthazar fils de Nabuchodonosor, et qui contraste avec la finesse des yeux et la mise élégante du portrait. Le rebord inférieur du haut-de-forme, les sourcils et la moustache soignés, d’un noir de cirage à s’en salir le dessous des ongles, barrent horizontalement l’élancement du couvre-chef.
Son voisin, un bombe-le-torse bien calé dans un fauteuil opulent visiblement satisfait du dernier succès opératique de son hôte - mais on le serait à moins - semble attendre que le dîner soit servi dans l’autre pièce. Malheureux ! Déguerpis ! Car le festin qui s’y prépare nourrit gibets et potences de la vierge de Kazan… Serai-je leur prochaine sucrerie ? Le maître des lieux me regarde fixement, de ce regard faussement, cruellement inexpressif qui glacerait par anticipation tous les morts de la terre. Le stylographe levé sur ce que je le supplie suant de transmuer en grâce, l’encrier complice, le tampon-buvard impatient, le courant d’air par la porte entrouverte, tout est menace, tout est tombeau. Son successeur en costume militaire, ne me rassure pas davantage, prenant l’air inspiré, orienté nord-nord-est vers les conquêtes, de biais, tel un chef de guerre scrutant de son promontoire une bataille en cours, chevelure impeccablement gominée, plis nasaux latéraux accompagnant de magnifiques bacchantes… trop bien peignées pour être honnêtes… trop chanceuses pour répondre de leurs crimes… De la fenêtre montent les clameurs de la foule, cocotte-minute dynamitant les palais exsudant de morgue et d’orgueil. Me dénicherai-je dans ce « mass-meeting » vieux d’un siècle ? Oui, là, là, n’y suis-je point ? Moi ou mon frère - qu’importe, La Fontaine nous en apprit l’équivalence - au coude à coude avec ces deux-là qui émergent en une marche menant … menant … où ? Où l’Histoire voudra ! Mais à quel rendez-vous l’Histoire m’a-t-elle traîné comme un vieux godillot baillant de la semelle ? Être la mémoire de demain, de ses tumultes arrogants, de cet honneur qui ne vaudrait que de fleurs au fusil et de morts en son champ, de harangues écrites à l’encre de haine afin de remplir les fosses communes de peuples refoulés, objets incompris du mépris souverain de tous les puissants de la terre ? Seront-ils immortalisés dans l’œuvre de ce dramaturge dont la barbe semble fuir un visage déjà long qui s’en va taquiner une liasse de paperasses menacée de griffonnages ? Tiens donc, où est passée la machine à écrire ? En panne, en réparation, ruban encreur épuisé, retour de chariot détraqué, quelques biellettes faussées dans la corbeille ? Lequel de ses riverains va-t-il mettre en scène prochainement : le poète d’à côté, l’actrice du dessous, le chanteur de rock qui lui fait face, à l’opposé de la placette du 4ème, le chinois qui rigole toujours sous son large front ? Dans quel goulag serai-je catapulté secrètement, tel un vulgaire étourneau happé par la tempête et qui se débat farouchement contre ces interminables assauts desquels la raison de sa petite cervelle renaissante tente de s’extirper à l’aube, étalant les viscères de ses cauchemars en guise d’exorcisme ?
Me hissant hors de ces ombres morphéiques, le regard juvénile d’un vieillard innocent qui questionne emmitouflé à l’abri de son cadre, m’offre la prose silencieuse de sa bonté humaniste servant de gué à mon réveil.
Un hôtel moscovite et sa galerie iconographique d’hôtes célèbres.
(Serge Diaghilev, Serge Prokofiev, Feodor Chaliapine, Lénine, Staline, Trotski, Kalinine, Mickaël Jackson, Elton John, Annie Girardot, Mao, Yehudi Menuhin, Henri Barbusse, Pablo Neruda, George Bernard Shaw, Bertold Brecht, John Steinbeck, Léon Tolstoï, Mstislav Rostropovitch, Alexandre Soljenitsyne… et bien d’autres).






