Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

LE TEMPLE DU CIEL / MAHLER

Amorçant leur mue automnale, les sophoras suspendent à leur branches quelques trémies rustiques à l’intention de serins encore timides. Là-haut dans la trouée du feuillage s’affrontent en hurlant des flots de corbeaux et de pies autour d’un butin impossible à inventer, peut-être un lointain cerf-volant indifférent. De gigantesques béquilles de fer retiennent les troncs comblés qui menacent le toit d’un corridor et, dessous, la vie riche de spontanéité que je veux croire non marchande. Un homme au dos bien droit, visage heureux, chante avec puissance aux côtés d’un violon chinois et de quelques clochettes. Leur unisson accompagne une danse impromptue qui dévie sans heurts des passants frôlant la soie d’une robe évoquée. Maintes parties de cartes s’étalent sur les balustrades rouges auxquelles sont cadenassés par endroits des tabourets pliants en attente. Les pions rouges et noirs du xiang qi hésitent sur les marches d’un escalier doux, secondés par des commentaires édentés, vilipendés par des doigts imprécateurs, ou simplement prisés en connaisseurs par des rires sans sourires, secs et aigus. Du pavillon de l’abstinence au mur des échos, du temple de la « prière pour une bonne moisson » à la porte Zhaoheng, les insubmersibles vaisseaux de touristes aux casquettes jaunes et vertes, blanches et bleues, s’enchevêtrent.
Le malaise que je ressentais au début ne s’est pas dissipé. Quittant ce Temple du Ciel, je me retourne une dernière fois et le découvre alors englouti en plein jour par la couleur suffocante de l’atmosphère, emprisonné par un dôme céleste implacable qui se rétrécit inexorablement tel un bourreau chinois vissant graduellement le carcan étrangleur, parfaitement insensible aux êtres qui sont à ses pieds et qui tentent inconsciemment de conjurer le sort par les derniers soubresauts de leur tranquillité.
Comme s’il préfigurait un lent suicide de l’humanité.
Ce soir, nous jouons la symphonie « Titan ».

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