Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Enfin chez soi!

C’est bon de se sentir de retour. Comme un visage connu qui vient à vous, des sons, des signes, des lumières…
L’orchestre est arrivé au Japon depuis 48 heures et c’est l’impression qu’il m’a donnée, dès l’aérogare (comme disait Nougaro à New-York). Nous allions nous allonger en une queue précise devant les guichets et présenter nos passeports aux autorités d’Osaka. De ce gros mouvement en entonnoir qui fait d’un avion qui se vide en bulles fatiguées un asticot docile, l’un de nous s’est détaché en biais. Initiative insolente ? Hikaru Sato rentrait chez lui par le guichet des autochtones, pour quelques instants il n’était plus l’un des 120 musiciens de l’orchestre, la tribu nomade, il redevenait citoyen japonais.
Je le jalousais en plaisantant et Roland Daugareil, qui a beaucoup travaillé au Japon, m’a répondu « moi aussi, j’ai l’impression de rentrer à la maison.. ». Le hautboïste Gildas Prado, qui est venu une dizaine de fois déjà, me fit la même remarque quand nous roulions vers Tokyo, le lendemain.
Pour les orchestres européens, le Japon est depuis un demi-siècle une destination presque domestique (nous partageons notre hôtel avec la Münchner Philharmonie et l’Orchestre National de Lyon est dans les parages). Comparé à la Chine…
Il n’y a d’ailleurs pas que les musiciens qui le ressentent. L’équipe de régie de scène avance elle aussi en terrain peut-être pas conquis, mais très bien aplani. Hier à Kyoto, les camions attendaient à 8 heures, une personne était là pour traduire chaque mot, les quais de déchargement étaient parfaitement adaptés, les camions avaient même un haillon latéral amovible qui aurait permis toutes les configurations. On aurait dit un numéro de jonglage, les caisses volaient, elles n’avaient que quelques tours de roues à faire de plain-pied pour terminer devant les loges. L’arrière-scène idéalement dessinée, en une heure, tout était prêt.
C’est à ces conditions-là que le rythme de la tournée peut s’accélérer : répétition le matin, concert à 15 heures, démontage deux heures plus tard, retour aux camions pour le matériel, aux autobus pour les hommes et en route pour l’étape suivante, au même rythme (aujourd’hui l’Orchestre est à Tokyo, répétition ce matin, concert ce soir puis démontage vers une autre salle de la capitale).

Le Kyoto Concert Hall est une merveille pour les yeux. Dessiné par l’architecte Arata Isozaki, il date de 1995 et l’Orchestre a participé à son inauguration. À part les piliers gris qui font une bizarre dégoulinure classique dans la salle, je n’y vois rien qui ne soit pas émouvant.
L’extérieur est déjà tout une affaire. L’entrée principale ne se fait pas en façade mais sur le côté, comme on entrerait au calme dans une cour. Sur la rue, on a privilégié ce qui doit l’être : l’accès du matériel. La façade y ondule de verre. Là où le public pivote vers l’entrée, le bâtiment s’augmente sur toute la hauteur d’un cylindre dallé noir et luisant. A ses pieds, un bassin japonais de quelques centimètres de profondeur équilibre le regard. Ses galets lisses et noirs dans un jaune de béton granuleux offrent le plat, l’horizontal, contre cette masse verticale.
Une fois franchi le sas d’entrée, l’efficacité japonaise vous happe, une ouvreuse vous offre un ascenseur, vous voilà projeté dans la salle en bois doux. On n’en voit d’abord que les formes anguleuses, les balcons en tiroirs, l’orgue stylisé derrière la scène, le plafond rugueux de petites protubérances cubiques, emboîté de projecteurs-boules. Une fois assis, on remarque que le public enserrera l’orchestre.
Il y a une arrière-scène, comme Salle Pleyel à Paris, mais les deux galeries latérales courent aussi s’y rejoindre. C’est un détail crucial : l’accès du public à l’arrière se fait donc par ces niveaux supérieurs et non pas –le drôle de manège de Pleyel- par le parterre, ce qui donne de cocasses numéros de garde-barrière à la fin des concerts quand les pressés de partir se heurtent au chef qui ressort des coulisses pour saluer encore… L’affaire n’est pas seulement drôle, car la scène y gagne deux mètres en largeur (parlez-en aux régisseurs de scène qui doivent tasser les chaises au banquet sonore…).
L’acoustique de la salle est bonne. Plutôt mate, elle a tendance à avaler l’aigu au profit du grave, comme un buvard. L’impression se fait petit à petit, on ne retrouve pas ses repères dans une œuvre, on s’interroge. C’est au final de la Valse ou du Boléro, deux pièces données à Kyoto, dont les derniers accords ne retrouvent pas l’effet du pleins feux éblouissant, qu’on s’en rend particulièrement compte.
La sortie du public, à la nuit tombante (il est 17 heures à Kyoto) est dissymétrique… tout le monde part vers la droite… jamais vu ça… C’est alors que le grand cylindre noir révèle sa mystérieuse fonction : comme un coquillage, l’intérieur en spirale, grand pas de vis qui récupère à chaque étage le flux des auditeurs. Au centre, derrière des parois vitrées, un damier minéral et des colonnes à la Buren. Dernier spectacle que ce jardin immobile et silencieux, pris dans la ronde compacte du public.

Écrire un commentaire

Votre commentaire

Retour à la page d'accueil