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Danser

FlamencoParmi les innombrables et savoureux Propos d’Alain, il en est un où l’on apprend qu’il ne tenait pour vraiment digne d’intérêt que la musique qui entraîne les corps.

En quelque sorte, celle où l’émotion ne va pas sans mouvements, où joie et plaisir d’entendre ne peuvent que se marier avec l’espace et la façon de l’habiter, là enfin où les sons ne font réellement sens qu’en déclenchant l’impulsion physique, les membres impérieusement et imperceptiblement éveillés, du frémissement au rythme endiablé, sorte d’envoûtement provenant des profondeurs archaïques de la civilisation, ce temps où les premiers sons organisés - signalaient-ils les prémisses de l’art ? - se devaient de remplir une fonction utile à la survie de la société : chasse, guerre (invocations), sorcellerie (guérison), amours, fêtes et rites (pérennité du clan ). Musique de danse déjà, mais musique de transe surtout, sulfureux mélange du corps et de la folie, de la surexcitation et de la soumission inconditionnelle à la divinité, approuvée aveuglément sans plus de recherche ni de raison : le siècle des lumières était encore loin. Où le corps, cette formidable caisse de résonance, était soulevé, dessiné, enjoué, meurtri parfois par tant de vibrations qui le transperçaient en injonctions imparables, l’enveloppaient, le remplissaient comme une outre, aiguisaient chairs et os, et, comme aurait pu dire Descartes, faisaient passer les esprits fluides d’un endroit à l’autre, changeant ainsi l’état du tout et le transportant littéralement hors de lui. Hors de lui ? Pas si sûr, les passions habitant d’abord le corps, réceptacle de tant de termes contradictoires, siège de tant de combats avant tout intérieurs, jamais gagnés d’avance.

Mais tout mouvement du corps est-il danse ? Certes non. Néanmoins, pour peu qu’on l’observe avec attention, qu’on le pétrisse comme farine en son moule, qu’on le peaufine tant soit peu, qu’on l’ajuste avec adresse, il pourrait le devenir. Et de là, devenir jeu. Jeu des corps, jeu du geste et de l’illusion, jeu de la matière et du vide, et danse finalement. Mais jeu avant tout.

Et à bien y regarder, qu’y a t-il de plus sérieux que le jeu, puisque l’on s’y astreint plus qu’ailleurs à en respecter les règles pour son propre plaisir partagé ? Lieu des retrouvailles de l’enfance et des songes, de l’insouciance et de la fantaisie, de la création pure sans arrières pensées, de la divagation naïve sans conséquences. Refuge où l’on vit “comme pour de vrai”, alors que le véritable est simulé et le boniment reconnu, accepté, mais tu. Demi-mensonges dont personne ne doit être dupe au risque d’en pervertir l’agrément. Le jeu, c’est l’invention de l’irréel, l’accession à l’impossible, le fantasme amadoué, l’illusion cultivée. Mais cette illusion-là, admise comme telle, n’est pas une erreur mais un allègement, non une méprise mais un soulagement. Si jouer, c’est tenter de repartir en arrière, opérer une cure de jouvence chimérique, vouloir grandir de nouveau lorsqu’on ne fait plus que vieillir, c’est aussi et surtout l’assumer en tant que tel. C’est feindre de se mentir à soi-même mais s’en trouver bien, et cela suffit à empêcher de s’en priver, conduisant parfois à retrouver le goût de vivre là où il était en péril, au travers des représentations que le jeu aura fournies, fussent-elles de souffrance ou de douleur. Car il est des jeux graves aussi, et les danses macabres ou les marches funèbres sont là pour nous le rappeler.

Jeu salvateur donc. Et la danse en est un, qui ne saurait se passer de la musique, alors que celle-ci s’est émancipée de celle-là au cours de son histoire. A tel point qu’on s’enthousiasme de doctes combinaisons sonores sans les discerner, mais non sans tenter parfois d’en débusquer le mystère. Ce en quoi Alain, pour en revenir à lui, trouvait “assez ridicule” le spectacle de  “ces gens gravement assis devant qui on exécute de savantes bourrées. […] Ils admirent une suite de quintes augmentées, et ils reconnaissent, non sans peine, le thème retourné d’une fugue, avec le thème redressé à la basse. Ils devinent des charades.

Vérité hautement subjective, autrement dit demi-vérité. Et nous voilà retournés au jeu… A chacun ses plaisirs !

Concerts jeunes Entrons dans la danse ! : Paris, 12, 13, 14 mars 2009
Photo Momoko KATO

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