Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Croqu’écrits : Boulez, chef, parmi ses pairs

Pêle-mêle de chefs : Solti, Sawallisch, Boulez, Giulini, Rozhdestvensky, Brüggen, Jordan, Prêtre, et quelques autres… Ils ont tous leurs petites manies, leurs réflexes langagiers ou gestuels, leurs tics cocasses ou leurs automatismes burlesques, inquiétants, voire menaçants…

Celui-ci hurlera “houuuuummm pâââ !”, claquant du plat de la main un crâne dégarni mais non moins sonore, scrutant impitoyablement - par en-dessous - ridant furieusement un front méphistophélique, couronnant l’œil droit d’un accent circonflexe sourcilleux, nous emportant dans un maelström d’une apparence incroyablement désordonnée mais d’une puissance colossale…

Geste large, ample, majestueux, communicatif, avant l’attaque de la première note : le bras droit s’élève avec une fausse lenteur à hauteur des yeux, amorce un demi cercle complet du côté des violons et l’achève gravement : c’est l’invitation au voyage !

Aimé celui-là, qui émaille les répétitions de bons mots appréciés pour leur à-propos et leur facétie. La ressemblance physique avec le fondateur de l’orchestre est frappante, la mèche indocile, les mains larges s’ouvrant comme des serres d’aigles au bout de bras trop courts, les épaules rehaussées là où le cou fait défaut, et subitement se dressant pour projeter avec panache un phrasé somptueux. Incomparable dans Debussy, limpide dans Zemlinsky, son retour était attendu pour n’importe quel programme avec impatience et appréhension à cause d’une santé fragile.

Comme plus d’un russe, sa baguette est tellement longue qu’il paraît petit. Pas d’estrade pour cet homme qui rejoint le pupitre d’un pas lent, nonchalant même, droit comme un i mais sans raideur aucune. Des yeux malicieux traversent d’épais verres carrés surmontés d’un front dégarni prolongé par des cheveux d’anges qui lui tombent légèrement sur la nuque. La parole est rare car superflue, le geste d’une économie inhabituelle lui permettant d’obtenir réponses immédiates et amplitude sonore invraisemblable d’un seul haussement de sourcil. Le regard suffit à conduire son petit monde, corps immobile, bras balans, sourire confiant, puis un imperceptible pas en avant provoque un fortissimo subito à faire frémir le cosmos. Un géant débonnaire.

Son français est absolument impeccable, juste agrémenté de ce qu’il faut de germanisme. Le complet veston-cravate le ferait plutôt passer pour le directeur de la banque mondiale ou du FMI. En fait, il respire la clarté. Le naturel du phrasé débarrasse le discours de toute fioriture en lui rendant son évidence originelle : il est le ” style ” personnifié. On jurerait qu’il a personnellement connu tous les compositeurs, qu’il les a même conseillés, voire tenu la plume. Son ascendant sur l’orchestre est puissant, incontesté, son travail d’une efficacité inégalée, le résultat inouï. Et sa façon de lever la baguette reste incomparable, sans aucun effort apparent, comme si le geste entier nous conviait aimablement de cette politesse : ” S’il vous plaît ! “.

Si vous le rencontrez dans le métro vêtu d’un vieil imperméable grisé recueillant quelques cendres d’un mégot fatigué surplombant d’étonnants souliers d’un autre âge, ne vous y trompez pas, ne portez pas sur lui un étrange regard, il est seulement chef d’orchestre et probablement un brin distrait. Un personnage qu’on verrait bien dans ” Tintin chez les musicos ” par exemple. Gentil, affable, jamais un mot au-dessus de l’autre, un archéologue de la musique, qui semble plus intéressé par la recherche et le travail de fouille que par le concert lui-même.

Le dédain le plus parfait, la morgue toute puissante, l’orgueil démesuré, l’insulte suavement prononcée, outrageusement blessante, débouchant le lendemain sur des regrets élégamment exprimés - du jamais vu de mémoire de musicien - en revanche, une baguette absolument irréprochable.

Partition sous le bras, la démarche est rapide et sûre, hâtant toujours le pas vers le seul but qui vaille : l’essentiel. La baguette : absente. Le geste : aussi précis que souple. La repartie : gaullienne. Le courroux : bref, exaspéré, sans appel. L’œil : vigilant, étonné, rieur. L’horloge et le rythme : impitoyables (”ce qui importe c’est de repérer le temps “). La sonorité comme les idées : claire. La pensée : déductive, persuasive, imaginative, créative. Savoir et pouvoir sont immenses : incontournable pour celui-ci, admiré pour celui-là. Si le verbe s’avère indispensable, il sera concis, c’est-à-dire seulement nécessaire et suffisant, à l’image d’un argument mathématique. Mais ne nous y trompons pas : pour préserver la chair, il faut “préserve[r] une zone d’insoumission ” d’où résultera ” la poésie qui transcende le conflit entre ordre et chaos “. Ainsi, l’œuvre est accomplie et l’homme résolu, en tant que ” la résolution est une vertu, entre les deux vices qui lui sont contraires, à savoir, l’indétermination et l’obstination ” (Descartes).

Le rictus découvre la mâchoire en un parfait rectangle blanc, faisant disparaître dans le même temps la prunelle sous un amas de chair fripée et velue. ” Pas stupidement en mesure“, martèle-t-il en accompagnant la parole d’un geste de cuisinier hachant le persil. Le maître mot, c’est le phrasé, l’élocution, la prononciation, le leitmotiv explicatif : “Ich liebe dich” répété à longueur de temps… Lyrique, encore et toujours lyrique.

Le silence qu’il inspire est sa meilleure signature ; le respect, la vénération pour ce mystique dont on ne saisit pas un mot lorsqu’il s’aventure dans l’étrange monde de la parole : ce n’est pas le sien ! Car c’est d’esprit qu’il est pétri, c’est de pur esprit qu’il nourrit ses gestes, et son regard incandescent nous transperce de félicité à travers ses paupières closes… La sublimation. Son meilleur souvenir musical ? Altiste sous la direction de Toscanini.

Concerts “Pierre Boulez- Un certain parcours”, 27 et 28 mai 2010, Pleyel

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