Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Écouter Dvořák

Pénétrer dans un jardin d’Eden où lever le bras sans effort suffit à cueillir le fruit mûr de la joie et s’en délecter. Où sa couleur réjouit la vue, sa peau le toucher, sa pulpe odorante le palais puis l’esprit, les sens puis l’âme.
Nulle inquiétude ici. Point d’envieux non plus, possédés par “un refus de vouloir, avec une ivresse de désirer” (Alain). Ni haine ni vanité, cette “admiration de soi fondée sur l’admiration qu’on croit inspirer aux autres” (Bergson), ni sottise ni fanfaronnade. Certes, peut-être qu’ici l’éclosion du “meilleur [ qui ] contient la permission du mal” (Leibniz) se fait encore attendre… Peut-être qu’ici l’Homme n’est pas tout à fait devenu un homme, c’est-à-dire qu’il n’a encore ni appris à infliger la souffrance pour s’en croire grandi (Nietzsche) ni ne connaît à l’inverse cette ultime bonté qui fait poursuivre le bien d’autrui à ses propres dépens (Schopenhauer). Car ici ne fleurissent ni la compétition, ni la défiance, ni la gloire, qui sont les trois principales causes des conflits (Hobbes). Ici la quiétude est reine, la joie souveraine, et elles durent le temps d’une symphonie.

Mais pas seulement la quiétude. Pas seulement la sérénité, pas seulement cette sorte d’ingénue félicité qui pourrait s’apparenter à de l’insouciance, de l’indifférence ou du détachement. Car ici l’on est actif, et l’on croque à pleines dents le déroulé du temps, on l’enserre par la taille pour danser, on le caresse telle une chevelure enfantine, on le tutoie puisqu’il devient intime plutôt qu’objet de crainte, allié plutôt que concurrent. Il est recherché, non redouté, et sa compagnie fait grandir mais non vieillir.

Grandir, ici, c’est amonceler la joie, “dont personne ne peut se dire sans expérience” (Saint Augustin), alors que vieillir, c’est s’en dépouiller peu à peu. Grandir, c’est foisonner, fourmiller, regorger de joie, la voir occuper toujours plus d’espace et remplir l’outre de sa vie jusqu’à la fendre s’il était possible. Et tendre sa peau qui est élastique et souple si on le veut bien. Mais vieillir c’est la froisser. Vieillir, c’est friper cette peau qui se dessèche et consomme l’espérance, cet ersatz de joie, pour s’en frictionner en vain comme d’un baume de jouvence illusoire. Car là où demeure la joie, l’espérance est inutile. Grandir ? C’est être libre de tout rituel ankylosant, alors que vieillir flatte “l’habitude, cet animal qui vomit des chaînes et dont la queue est un pendule” (Paul Morand). Et si “ce qui effraye les hommes et les rend tristes, c’est qu’ils imaginent que l’avenir, qu’ils ne savent prévoir, est néanmoins prévu” (Alain), alors Dvořák nous libère de cet effroi et de cette tristesse par la joie destinée à ensemencer l’avenir et nous faire grandir jusqu’à la mort, mais non vieillir.
Le temps d’une symphonie, le temps du foisonnement de la joie, l’espace d’une confidence avec le temps, et nous voici prêts à repartir vers un monde ordinaire, le nôtre, pesant parfois, la liesse engrangée pour tendre vers le meilleur…

Dvořák, Symphonie N° 7, Concerto pour violoncelle
Paris, Vienne, 18, 19, 25, 28, 29 mai 2011

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