Une journée moscovite
Le 14 avril dernier, l’orchestre, sous la baguette de son directeur musical et accompagné d’Alisa Weilerstein au violoncelle, donnait un programme Schumann et Prokofiev au Festival International Rostropovitch de Moscou.
Déboucher sur la Place Rouge
Déboucher sur la Place Rouge comme on débouche une bouteille de champagne : son immensité vous claque au visage, et là-bas, tout au bout, Basile-le-Bienheureux mousse de ses bulbes colorés à flammèches bleues, blanches, vertes et jaunes qu’on voudrait lécher comme les sucres d’orge des confiseries d’antan.
Bien serrés autour de la flèche octogonale, gardes du corps en habit d’apparat, ils attirent irrésistiblement l’élan comme un flambeau aspire des cohortes de lépidoptères : rien d’autre n’est visible et l’objet hypnotisant occupe tout l’horizon de notre curiosité. Ses contours enchanteurs se profilent nettement, ciselés avec précision comme ces reliefs en carton de cartes postales sophistiquées qu’on déploie devant des yeux enfantins médusés. Suspendu sur le sol depuis quatre siècles et demi par quelque fil invisible, cet îlot de chapelles, cet amas de joyaux, de par l’uniformité du ciel qui lui sert de toile de fond de bas en haut, semble voguer dans les airs comme un décor de théâtre de marionnettes que l’on craint de voir basculer d’un moment à l’autre.
Mais non, on avance toujours à sa rencontre -à moins que ce ne soit l’inverse - et il est bien là, abritant ses trésors sous cloche comme on enferme des biens périssables, icônes précieuses qui en ont vu d’autres pourtant : génuflexions tsarines à foison, chutes de tyrans comme autant d’érythèmes qui se détachent du museau de l’Histoire, famines et suppliques d’affamés, décollations de saints malchanceux… Ah oui ! quelles confidences n’ont-elles pas abritées, ces douces figures, dans les plis ocre-bruns de leurs omophorions ! Que nous raconterait leur mémoire monstrueuse si nous savions les interroger avant de quitter les lieux pleins de poudre aux yeux comme un doigt qui, effleurant des ailes de papillon, recueille les cendres dorées de leurs minuscules écailles ? Et qu’en retiendrons-nous dans deux jours ou même dans une heure, quand nous aurons passé à d’autres plats touristiques ?
Entre l’église de la vierge de Kazan et Saint-Basile
Car entre les seuils nord et sud de la place, l’église de la vierge de Kazan et Saint-Basile, semble se jouer une partie de billard à trois bandes où les passants sont comme billes de carambole sur tapis de pavés rouges, boules chaussées, chapeautées, en grappes, grignotant, à pois verts ou noirs, flanquées de guides à drapeau de ralliement, qui s’entrechoquent gentiment en coulant vers la cathédrale, qui roulent en trajectoire rétrograde vers la tour Spasskaïa et s’étonnent au mausolée de Lénine avant que le goum n’empoche finalement la mise. Cette galerie marchande, devenue fastueuse, exhibe ses Porsche rutilantes parmi les paillettes des magasins luxueux du Paris-London-Tokyo-New-York, contrastant violemment avec le bazar d’autrefois où l’on trouvait tout l’utile, des passoires aux radios à galène en passant par le caviar d’arrière-boutique, le ressemeleur ou le photographe des mariages.
Dehors, le jour finissant fait pleuvoir des illuminations comme confettis en foire sur la façade du goum, lui ajoutant un zest de kitsch un brin superflu.
Mais quels échos laisseront dans mon esprit fourbu ces perceptions fortes, et dans quels tourbillons de fantaisie ou de pensées m’entraîneront ces sensations ? Quels rêves ou cauchemars les personnages que j’ai visités aujourd’hui, réels ou imagés, feront-ils naître dans la nuit froide qui s’annonce ?







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