Peer Gynt : la mort d’Åse, ou l’ultime berceuse
Voir mourir sa mère qui vous a vu naître. Comme un passage de témoin de la vie à la vie, de la mort à la vie. Bras glacés de la mort qui enflamment un flambeau lorsque se consume le dernier souffle, témoin qui passe d’une main l’autre, d’un regard l’autre, de ces yeux qui ne pleurent plus que les larmes sèches de l’âme à ces yeux de désarroi. Regard qui s’absente peu à peu, aveuglant le fils qui reste seul, dénie la mort et la récuse en copeaux de dialogues révolus. « As-tu soif ? ». Ne sait-il pas que ces yeux ne se fermeront plus seuls, qui contiennent toutes les berceuses de toutes les mères, ces yeux raides maintenant qui suffisaient alors à entonner toutes les tendresses de toutes les mères, ces yeux froids désormais qui ne veilleront plus le sommeil de l’enfant mais recueillent aujourd’hui les veilles de tous les fils ?
Voir mourir sa mère qui vous a vu naître. L’empire de l’intime se dévoile en un instant d’abord nié, d’abord repoussé, puis défié, puis bravé : « Je te conduis au château de Soria-Moria, c’est la fête du Prince-Roi ! ». Instant à destituer de son trône, instant unique méconnu depuis toujours, à jamais mis à part de cet ordinaire qui servit jadis d’ivresse, comme un mauvais alcool versant des flots de brumes pour mieux faire oublier ce qu’est la vie, pour mieux faire oublier qu’en vérité elle se nomme « vanité » et que nul pourtant ne s’y soustrait ni n’échappe au moment ultime, ce couronnement de l’ellipse dans le récit d’une vie entière contractée dans un soupir qui l’emmure d’un coup, dans une absence qui l’enracine instantanément, dans ces yeux sourds qui s’arriment désormais à l’ancre du néant.
Voir mourir sa mère qui vous a vu naître. Quel est ce regard, fixe parmi l’Immobile, scrutant plus loin que l’inaccessible le plus lointain, affranchi de toute illusion car plus vrai que la vérité vraie tant de fois traquée, tant de fois révélée puis enfuie, quel est ce regard perdu dans l’étoile close de sa destinée et qui embrasse désormais tous les fils d’Homme, oui quel est ce regard qui ne me voit plus ici, et pourtant me transperce, qui tait les comptines d’autrefois et pourtant me berce encore, qui se vide d’expression mais sourit pourtant toujours à mes plaintes, nu de tout reproche, nu de tout jugement, regard gris couleur de cendre, poussière de regard qui retourne à la poussière de la terre-mère ?
Voir mourir sa mère qui vous a vu naître. Les cris de l’enfantement, ceux de la mère mêlés à ceux du nouveau-né, quel écho en ce lieu du repos final, tant d’années après, après tant de rires ou d’espoirs éteints ? Silence désormais vierge de toute perception comme si tout devait repartir de rien ! Silence : à la fois effaceur et révélateur insoupçonné de toutes les ébullitions passées, de toutes les émotions oubliées, de tous ces secrets échoués sur la roche dure de l’abandon. Silence : mais champ gorgé aussi des semences de la réminiscence salvatrice, riche de ces anciens temps de jeunesse qui vous projettent encore et toujours dans un tourbillon incandescent, impérieux, irrésistible, issu de l’inconnu et voué à l’inconnu comme la dérive des continents de nos existences.
Voir mourir sa mère…
GRIEG, Peer Gynt, musique de scène d’après la pièce d’Henrik Ibsen.
Paris, 23 et 24 mai 2012
Bad Kissingen, 6 juillet 2012







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