Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

IKEBANA / BERLIOZ

Saupoudrage de boutons de chrysanthèmes « Bronze Elégance » parmi des « Empereurs de Chine » fleuris, saule du dragon aux branches aplaties et recourbées, soutenues par trois lys solennels, que faut-il de plus pour rivaliser avec le soleil et éclairer jusqu’au tréfonds de l’âme ? Fermement arrimée dans le kenzan -ou pique-fleur, aucune tige ne se plaint de ces cruelles morsures adoucies par l’eau nourricière.
Mais il ne faut pas s’y tromper. Sous l’apparente immobilité, le mouvement participe pleinement de leur ipséité. Les spirales, volutes, polygones, ont cessé définitivement d’appartenir à la géométrie et se sont désormais affranchies de toute équation.

Assiste-t-on à un combat de samouraï ? On entend les sabres s’entrechoquer et leurs feulements offensifs déchirent l’air opaque pris en otage. Les lys vêtissent la vigueur de ses guerriers d’un kimono blanc crème bientôt teinté du vermillon sanguin. L’un pose un genou à terre et sa tête glorifiera alors la rivière toute proche.

Découvre-t-on la parade nuptiale de serpents alanguis par de liquoreuses émanations ? Les bourgeons qui affleurent en rampant sont leurs anneaux, les fragrances délicates leurs phéromones. Le jeu de séduction s’engage sous la malédiction du rival vaincu qui s’éloigne à la recherche d’une autre conquête.

Surprend-on quelque rendez-vous secret de galaxies soumises au ressac cosmique ? On devine leur cortège de quasars, échevelés de diamants. Des pétales en léger contrebas recueillent leurs confidences puis rougissent discrètement. Combien d’éternités avant la prochaine convergence ?

Suprême est le silence. Ethérée, la présence. Sensation d’immatérialité.

Ce soir, nous jouons la Symphonie Fantastique. Antithèse.

Photo Momoko Kato

LE JARDIN MEIJI JINGU

En plein cœur de Tokyo, un jardin se souvient toujours des promenades dont l’empereur Meiji l’honorait volontiers. Ses nombreux feuillus se plaisent à former d’épais nuages d’où pleut une molle verdoyance. Bordant des allées ponctuées de marches de rondins humides au nez desquelles semblent s’envoler quelques champignons plats, des arceaux de bambous nous bercent en nous conduisant vers l’étang. Des carpes à moustaches nous observent, et tout en bullant d’énigmatiques commentaires, elles s’enfuient apeurées vers l’enclos aux iris qui entame son hibernation sous les soins des jardiniers.

Le silence est l’apparat de ces lieux, le repos son parfum, l’instant y est infini.

Gardiennes de cette sérénité, d’oblongues araignées nous surveillent de loin en loin. Elégance raffinée de pied en cape, un mauve tendre habillant l’abdomen, bleu pâle et jaune clair s’accordant en une pèlerine veloutée, on les croirait en train de jouer au mikado avec leurs interminables pattes aux segments bicolores. Ici elles s’attendrissent sur la jeune pousse d’un ginkgo qui caresse une souche évidée telle une infante au chevet de son aïeul. Là, elles encouragent les azalées qui nous couronnent de leurs bouquets finissants. Partout elles flottent dans des toiles larges comme des filets de pêcheurs, amarrées en de si nombreux points qu’elles cisèlent jusqu’au dièdre fatal. Des chapelets de brindilles égarées s’y baignent paresseusement, à moins qu’ils ne servent de leurre pour insectes insouciants. Leur reine est celle dont le reflet se devine dans une source à l’eau si claire que les entrailles de la terre semblent à portée de main…

La ronde fracassante d’un hélicoptère de la sécurité civile nous rappelle sèchement que l’éternité aussi peut mourir.

Photo Momoko Kato

En rentrant de l’école

Entre le raccord et l’entrée en scène pour le premier concert au Suntory Hall à Tokyo, voici les commentaires des musiciens qui hier ont rencontré les élèves de l’école Higashiyama.

P : C’était énormément d’émotion, j’étais très ému, c’était un beau partage…
G : ils ont joué par cœur, ils étaient ensemble, les instruments à cordes avaient réglé leurs coups d’archets comme un véritable orchestre!
M : Il y avait un engagement énorme de leur part, les gamins avaient les yeux rivés sur leur chef d’orchestre. On sentait qu’ils dépassaient leurs difficultés personnelles pour être à fond dans le groupe, il n’y en avait pas un qui traînait. Cette énergie m’a sidéré, ils se sont jetés à l’eau, ils ont foncé, ça m’a bouleversé.
Y : Je suis admiratif du travail du professeur, on sent bien un énorme travail en amont…
M : Il y a une discipline surprenante : leur manière de s’installer, de se tenir… on a fait des orchestres d’élèves, d’étudiants, nous aussi, ça ne donnait pas du tout le même résultat !
G : il y a un cadre qui est défini, ça a un côté autoritaire… mais, dans ce cadre, ils ont beaucoup de spontanéité, comme tous les enfants.
M : Rien n’est laissé au hasard, mais les enfants se sont éclatés, en jouant et en nous accueillant!
E : Ici, ils sont éduqués comme ça depuis le plus jeune âge…
G : …Mais en France, je ne connais pas d’exemple similaire où on travaille la musique tous les jours (l’école commence à 8h20, les enfants qui participent à l’orchestre arrivent à 7h45 pour travailler la musique et idem soir, ndlr).
M : … et ils nous ont expliqué que les anciens de l‘école revenaient les faire travailler. Certains élèves vont au conservatoire, connaissent déjà un instrument, mais d’autres n’ont jamais eu de professeur extérieur.
P : C’était très homogène, le pupitre de trombones était exceptionnel, non ?
G : … les cors aussi !
M : Ce n’était pas un orchestre symphonique, il n’y avait pas d’altos, il y avait quinze clarinettes, six ou sept flûtes, cinq saxos, c’était déséquilibré en théorie, mais ça sonnait très bien en réalité.
E : Il y avait beaucoup d’énergie, très bien canalisée. Je crois qu’au Japon, il y a une trentaine d’écoles primaires comme celle-ci avec des orchestres symphoniques. La musique est vraiment très appréciée…
G : Et puis cette notion d’échange. Quand on est arrivé, ce flot d’émotion… on s’est fait porter (les enfant ont joué La Marseillaise, ndr).
J’ai le cœur qui s’est mis à battre la chamade…
E : je savais à peu près comment ça allait se passer, mais c’était plus que tout ce que j’imaginais…
G : A la fin, on a joué avec eux la Farandole de Carmen et Finlandia de Sibelius. C’était formidable! Ils y vont !
M : En partant, chaque gamin a voulu nous serrer la main. Et puis on a discuté encore un peu, le temps de ranger nos affaires, et quand on est sorti, ils avaient fait deux rangs, une haie d’honneur, on est passé au milieu. On se frappait les mains, ils voulaient nous toucher!
P : Pour moi, c’est le meilleur moment de cette tournée…
M : C’est là qu’on a le mieux pénétré le Japon…

E : Eiichi Chijiiwa (violon)
G : Gabriel Richard (violon)
P : Philippe Devaux (clarinette)
M : Marie Leclercq (violoncelle)
Y : Yann Dubost (contrebasse)
sans oublier Marc Trenel (basson) et Marie Poulanges (alto)

Sur le vif

Aujourd’hui, un groupe de musiciens s’est rendu dans une école primaire de Meguro, un quartier de classe moyenne à Tokyo. La rencontre était à l’initiative de TDK, sponsor du prochain concert de l’Orchestre de Paris et l’école est connue pour son professeur de musique, Madame Nagasue, qui a levé depuis vingt ans un orchestre d’une soixantaine d’élèves.
Photos avant commentaires.

vu à la télé

Il a une drôle de mailloche de grosse caisse, celui-là, elle est toute jaune. Et il faut voir comment il s’en sert. Un peu à la manière d’un énorme stylet de PDA. Il touche des cases et déclenche l’affichage de nuages, de grilles de températures calculées heure par heure. Il est 18h55 et sur la NHK, c’est la météo. Dans le studio, face au mur de moniteurs, cinq personnes s’apprêtent. Dans quelques minutes, le concert de l’Orchestre de Paris dans la grande salle de l’audiovisuel public japonais sera diffusé en direct à la radio et filmé pour retransmission dans une semaine. La NHK, c’est l’ORTF, radio et télévision ensemble, un complexe qui occupe un pâté de maison dans l’Est de Tokyo, avec une salle de 4000 places.

Le programme est copieux, Carnaval Romain (Berlioz), L’Oiseau de Feu (Stravinski) puis une seconde
partie Ravel: Ma Mère L’Oye, La Valse, Boléro.
Tout se déroule dans le plus grand calme. Le réalisateur a le geste clair pour indiquer ses changements de caméra. J’aime son joli lift de la main droite pour signifier un fondu-enchaîné (même si je n’aime pas particulièrement ses fondus-enchaînés). C’est un peu trop souvent sur l’action, sur l’instrument lui-même alors qu’une embouchure ou un regard seraient peut-être plus vivants, mais la captation de concert est un sport compliqué. Le meilleur vient de l’inattendu et il est parfois difficile à pincer. Comme au moment des saluts, allez savoir dans quel ordre le chef va désigner les solistes aux applaudissements du public…
Le clou du concert, depuis le studio, bien sûr c’est le Boléro. On voit chaque soliste en gros plan et immanquablement on se demande à quoi ils pensent, ce qu’ils regardent.
« Je regarde le maestro, toujours, pour avoir un contact »
Giorgio Mandolesi, basson solo
« Mon regard oscille entre la partition et le chef, je suis juste en face de lui. En fait, je regarde à la fin de mes demi-phrases, quand je respire. La caisse claire est plus bas –et je suis dans son dos, il ne me voit pas »
Pascal Moragues, clarinette solo
« Je regarde la partition. Ou, disons, plutôt vers le bas. Le hautbois d’amour a une tenue différente du hautbois, assez verticale, ça conditionne un peu le regard »
Benoît Leclerc, hautbois solo
« Je connais mon solo par cœur, je pense à la nature, à mes enfants »
Vincent Lucas, flûte solo
« Je regarde la partition pour trouver la concentration maximale. On attaque à froid, sans avoir joué une note avant, c’est dans l’extrême de l’instrument, techniquement aux limites. C’est un des solos les plus difficiles du répertoire »
Christophe Sanchez, trombone solo

Le réalisateur revient régulièrement sur Christoph Eschenbach. Son jeu de scène est bien réglé. Le chef ne décolle pas les bras du corps avant l’explosion finale. À l’écran, on le voit de face. Comme ligoté, encerclé par ces indiens et leur tambour au rythme impitoyable, il déforme son visage d’un gros œil, d’un coup de menton, pour donner les départs, les nuances.
«C’est sa façon, ajoute Giorgio Mandolesi. Que faire de mieux, il ne peut pas battre la mesure du début à la fin…
On m’a dit que Barenboïm donnait le départ et puis quittait le pupitre !
»
Quoi ?? Je demande confirmation à Pascal Moragues. « Oui, il sortait de scène. Une fois aussi, il a demandé qu’on prépare une seconde caisse claire à côté de la première. Et, quand l’orchestre devient plus sonore, il a pris les baguettes pour renforcer la pulsation du soliste ! »
On a filmé ça ?