Félicité ! dernier mot de la symphonie par le chant des anges, et sa glorification en son ultime mouvement.
Mais quel chemin pour y parvenir, cahotements monstrueux, trahisons, pleurs, mensonges, dissimulation, hypocrisie, grincements de dents…
Béatitude ?
Quelle consistance lui accorder pour nous ici-bas : celle de l’espérance, de la foi, du mysticisme, de la contemplation ? Un réconfort, un appui, une béquille pour traverser les soubresauts et les vicissitudes de la présente vie ? Si elle relève de la religion, elle n’existerait que pour les croyants et surtout pour plus tard (donnant au passage un levier efficace à certains détenteurs de pouvoir pour faire patienter le peuple et lui faire endurer force embarras et difficultés…).
A moins qu’elle n’existe vraiment pour ceux qui la vivraient ici, maintenant et … constamment. Par exemple, ” lou ravi ” des sentons de Provence ( et encore : est-on sûr qu’il n’ait jamais souffert ? ) ou peut-être certains stoïciens pour lesquels les souffrances n’étaient pas à fuir, qui ne les redoutaient point, et affrontaient une mort violente, même par suicide ordonné, avec fermeté, “réjouissance d’âme, émotion de plaisir extraordinaire” , ” non seulement sans douleur, mais avec allégresse” si l’on en croit Montaigne à propos de Caton le jeune ou de Sénèque. Ce que Voltaire niera à toute force, les traitant simplement de charlatans. Mais quoiqu’il en soit, nous ne sommes pas ces héros.
Ou alors la béatitude n’aurait-elle que la fausse densité de l’illusion, la faible épaisseur de la candeur, l’imprudence de la crédulité, voire la nocivité de la superstition ? Serait-elle ce ” souverain bien ” qui n’est que chimère pour Voltaire parce que ne pouvant durer ( comme d’ailleurs le ” souverain mal ” ) ? La durée ? Tout est là et dans cette promesse d’éternité du 5ème mouvement : ” la joie céleste qui n’a plus de fin “
Si elle existait, la béatitude serait une joie permanente, sans à-coups, sans freins, sans troubles, habitée de plénitude, c’est-à-dire sans manque, c’est-à-dire sans mal. Car ” le mal n’est que la privation du bien ” pour Saint Augustin, qui s’interroge sur son origine : notre libre arbitre ? notre volonté ? Ce à quoi Descartes répondra très nettement par l’affirmative : ” la volonté étant beaucoup plus ample et plus étendue que l’entendement [la raison], je ne la contiens pas dans les mêmes limites, mais je l’étends aussi aux choses que je n’entends pas ; auxquelles étant de soi indifférente, elle s’égare fort aisément, et choisit le mal pour le bien, ou le faux pour le vrai”.
Impossible donc d’échapper au mal, et par là même de connaître la félicité. Ces pulsions de mort - de mal - s’accrochent comme des sangsues à l’homme et au monde dont ” la douleur est profonde ” (4ème mvt), apparemment sans qu’aucune leçon du passé ne puisse porter, malgré l’avertissement du poète : ” quand l’un d’entre vous chute, il chute pour ceux qui sont derrière lui, afin de leur indiquer la pierre qui l’a fait trébucher ” (Khalil Gibran).
La félicité aurait-elle pu nous affranchir du mal ? Sûrement, si elle avait été accessible ! Or, elle ne l’a jamais été et ne l’est pas plus maintenant qu’avant, ce dont finalement nul ne doute. Le seul besoin de la rêver en fait la preuve. Mais cela suffit-il à nous dispenser de sa quête ? S’il ne lui manque que la durée pour nous atteindre, ne nous parviendrait-elle donc que sous forme atomisée, parcellisée, comme des fragments de béatitude ou un ” souverain bien ” émietté, distribué au hasard, réparti sans aucun mérite ni droit, capacité ni qualité, faveur ni complaisance ? Comme une pluie d’étoiles filantes s’évanouissant dans l’obscurité et dont la mémoire seule
conserve la trace fugace ?
Difficile de s’en contenter, mais avons-nous le choix ?
Va donc pour les miettes, cela s’appelle le bonheur.
Mahler, Symphonie n°3
Paris, 16 & 17 septembre 2009