Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Premier concert avec l’Orchestre de Paris

À peine quatre répétitions, une générale et le grand soir, mercredi 16 septembre…

Voilà longtemps que je n’avais ressenti si profonde émotion musicale : premier concert avec le chœur de l’orchestre de Paris, Troisième symphonie de Mahler. La salle Pleyel offre aux nouveaux comme moi un point de vue inédit : une plongée sur l’orchestre et le public. Il y a de l’électricité, une excitation, au moment où tous les musiciens s’accordent. Le temps d’apercevoir quelques têtes connues, le chef arrive sous les applaudissements et le concert démarre…

Ma première sensation, la plus inattendue, est physique : placée derrière, surplombant l’orchestre et l’imposante rangée de cuivres et de percussions, j’ai reçu en plein ventre la vibration, “l’onde de choc” pourrait-on dire ! Ensuite, il y a le miracle du concert ; tant de personnes investies et concentrées, rassemblées par le chef, le bonheur de l’énergie collective à laquelle on participe et, évidemment, le niveau exceptionnel des musiciens.
Voir Christoph Eschenbach diriger, de face, est une vraie expérience : l’expressivité de son visage, si mobile, est à mon sens aussi efficace que ses gestes. Son énergie très communicative m’a guidée comme un long souffle dans cette œuvre pourtant complexe. Le dernier mouvement, en particulier, m’est apparu telle une seule et longue phrase, tout en tension, conduite et étirée jusqu’à l’explosion finale.

Mahler, Symphonie n°3
16 et 17 septembre 2009

Troisième symphonie de Mendelssohn

Avec Épicure et contre Dante : un seul souvenir heureux suffit à avoir foi dans le bonheur. S’il fut possible un jour, pourquoi s’éteindrait-il à jamais, pourquoi fuirait-il comme sable entre les doigts, pourquoi disparaîtrait-il comme fumée d’illusions ? Croire en sa permanence, sa constance ou sa continuité, n’est-ce pas le confondre avec le présent qui n’est que son enveloppe ? Et s’y habituer, n’est-ce pas le perdre déjà ? Chercher celui d’hier pour en jouir aujourd’hui, ce serait vouloir faire renaître le passé, c’est-à-dire traquer l’inexistant, ce qui est absurde. En revanche, le passé “irrévocable” (Lucrèce), qui ne peut plus ne pas avoir été, nous parle par le truchement de la mémoire et c’est ce qu’on appelle l’expérience. Ainsi, quelle histoire ne serait que cruelle, qui n’aurait jamais que souffert ? Virgile encore : “Souvent le temps qui produit des effets divers dans son cours inconstant, a rétabli des destinées brisées ; souvent la fortune revenant à ceux qu’elle avait abattus, s’est fait un jeu de les remettre en lieu sûr”.
Mendelssohn, musique heureuse, musique attachante, où la terre d’une enfance florissante ressurgit à chaque instant. Monde protégé, préservé, où la facilité et les dons naturels coulent à flot : musique, peinture, aisance, amitiés… Qui voudrait le quitter ou seulement s’en éloigner, qui ne voudrait le faire perdurer, qui bouderait son invitation ?Musique miraculeuse ? Non pas, car à notre portée. La nostalgie, la mélancolie, la douleur, lorsqu’elles sont présentes - car la vie les contient aussi, et il serait fou de le nier - ne sont qu’ombrages sur un tableau dont la toile de fond perce toujours de lumière. Le dos peut se courber, le visage s’assombrir, les larmes perler, ce n’est que provisoire et tamisé par la liesse future. Entre classicisme et romantisme, sa musique refuse de se laisser submerger par les sentiments funestes de ses successeurs. Jamais défaitiste, elle se relève toujours, sans frivolité ni futilité, portant précieusement dans sa besace une part de bonheur, une réserve de gaieté, un poudroiement d’allégresse que rien ne saurait anéantir. Passager l’instant, passagère l’infortune… Le bonheur également pourrait-on objecter ! Sans doute, mais sa musique choisit l’attrayant contre le lugubre, le rire contre l’accablement, contre le recroquevillement la réjouissance, la nacre opalescente plutôt que le noir granit, la pulpe odorante plutôt que l’écorce fibreuse, la confiance contre la convoitise, l’envol contre l’irrémédiable.

Sa joie éclate comme giclée de grain de grenade sous la dent. L’enfant la porte en lui, qui roule le cerceau de l’insouciance. La ruche en est comblée comme du chatoiement des alvéoles gorgées du travail des butineuses. Elle irise comme un ciel libérant l’aurore boréale. Comme le sens, enfin, dévoilé.

Mendelssohn, musique de la félicité et de la jubilation : l’écouter, c’est se laisser surprendre par la joie, berceau de l’être et son éternité.
Mendelssohn, 3ème symphonie
Paris, 17 & 18 juin 2009

Orchestre sans frontière, images du spectacle

Neuvième Symphonie de Bruckner : musique massive ?

Bruckner, massif ? Peut-être.

Mais de cette masse astrale qui dispose de l’Univers, ou plutôt qui dispose l’Univers à sa façon : chaque cristal à sa place, chaque atome à son devoir, chaque cause à son dessein, à chaque soleil son épopée.
Où la pesanteur possède cette grâce d’un mouvement impassible, sans remous ni turbulence, sans contradiction ni refus, sans entrave ni menace. Reflet de l’immobilité apparente du temps qui se déplace pourtant, mais sans frémir, différent en chaque lieu mais le même partout, singulier pour le tout mais multiple en ses fragments, simultanément unique et parcellisé.
Où sa prétendue linéarité le fait croire trompeusement d’un seul bloc, alors que, “comme le mouvement est sans cesse autre, de même en est-il du temps” (Aristote). Évolution de l’espace sur le plateau du temps, combinant leurs deux bouquets d’élans pour donner naissance à l’être et à son désir de vie. Écouter Bruckner, c’est partir du présent pour remonter jusqu’en cette éternité dont il est issu, en délier les lanières à l’infini, les dérouler puis les suivre jusqu’à l’entrée du labyrinthe des questionnements. Non pour y découvrir les réponses espérées, mais bien mieux : pour soulever le voile de l’origine de chaque chose, ou du moins un pli de son drapé.

Tenter l’indiscrétion jusqu’à consumer ses pauvres ailes de cire à la brûlure de la connaissance, puis retomber dans l’indulgent filet de l’instant, vierge de tout souvenir. Répéter inlassablement cette exploration vitale vers l’intimité de l’esprit, en une découverte décisive à travers une lueur fragile, comme harponné par une apparition majestueuse bien que toujours fugitive. Voir la vérité face à face : mysticisme (Comte-Sponville).

Écouter Bruckner, c’est, à l’image de l’espace-temps, se préparer à bâtir la vie comme on bâtit une cathédrale à travers les siècles : lent travail de fouilles avant l’édification, interdisant peut-être certains emplacements inviolés des vestiges de la mémoire : ni l’ensevelir ni la saccager, mais l’honorer plutôt. Poser l’orientation sacrée, évider les profondeurs d’une crypte, choisir les meilleurs blocs de roche, les calcaires les plus blancs. Prendre le temps de tailler pierre sur pierre, puis les ajuster avec patience, tracer la nef et son cortège de colonnades, sculpter le marbre ornemental, fondre le plomb des vitraux qui dévoilent l’histoire de la lumière, jeter dans le vide les gargouilles béantes par dessus le bastingage granitique des arcs-boutants déployés comme les baleines d’un éventail ajouré. Lancer la flèche des émotions sur l’horizon bleu nuit crépitant d’étoiles, pour certaines déjà mortes, projetant d’un côté le carillonnement de son souffle régulier, se noyant de l’autre dans la flaque de son ombre nocturne.

Et au zénith, la voie lactée, en une lointaine glycine, parfumera de rêves mauves ces vaisseaux peuplés de fils d’hommes.

Écouter Bruckner, c’est converger vers un sanctuaire d’humanité.
Bruckner, 9ème symphonie
Avril & mai 2009 : Paris, Hambourg, Copenhague, Oslo, Göteborg, Stockholm
Photo: Momoko Kato


Un musicien à l’école