Absence. Et son cortège insoupçonné d’abîmes.Genèse de l’absence en cet instant du basculement, où la profondeur du silence saute à la gorge. Foudre sans fracas, hurlement pétrifié, déchirement muet. Cruauté de sa survenue, violence de la profanation du seuil d’une vie ceinte par de précoces funérailles. Silence de l’éloignement brutal qui pénètre d’un coup de lame celui qui veille encore mais n’interroge déjà plus, celui qui pleure seul mais ne redoute plus, celui qui contemple funestement mais n’espère plus, celui enfin qui ébauche une nouvelle souffrance là où s’en achève une juvénile. Silence autrefois de quiétude abolie, mais silence aussi qui fut de crainte, devenue caduque.
Distorsion de cet instant s’altérant en terreau du deuil dans ce lieu de la mémoire nouvellement dédié, recroquevillement sur lui-même puis chute autour de l’axe des réminiscences où s’agglutinent comme caillots de sang les souvenirs épars, les chroniques promises de tant de bonheurs vulnérables. L’illusion de la présence perdue est devenue ligne de flottaison imaginaire en-deçà de laquelle s’offrent de nouveaux mirages, insinuant d’autres possibles : chaîne infinie de sournoises chimères, mais à quoi se raccrocher d’autre et à quelle paroi agripper les pitons de son espérance ? Où déposer la caresse si le front endormi se dérobe ? A quel ardeur répondre si le désir candide est orphelin ? A quoi bon le quartier de lune si nul ne le questionne, et la vérité si nul ne s’y adosse ?
Expérimentation du labyrinthe d’un mémorial ajouré : traces de gaîtés enfantines et de clairs regards, tendre moiteur d’une main impatiente, filigrane d’un vécu si brusquement ancien, lambeaux de cette douceur passée qui ondule désormais sans relief ni senteurs, pulpes de rires légers, blessures de la curiosité engloutie. Ricochets illimités, vertiges immobiles, allers-retours indéfinis vrillant la mémoire comme une vis sans fin use un matériau friable.
Puis pérennité de l’absence : berceuse du restant, chant monocorde qui n’est plus de consolation (son temps est lointain), qui n’est plus d’apaisement (la révolte est stérile), qui n’est plus de résignation ni de soumission (puisque désormais sans espoir, pas d’esquive possible non plus), qui n’est plus d’accompagnement (il n’est plus d’objet dorénavant), mais plutôt acceptation sans réserve de cet état de fait comme intuition d’une nouvelle conscience. Étrange silence, rempli de joies passées, sans éclats. Étrange clarté, gorgée de visages livides, sans reflets. Étrange proximité, rassasiée d’odeurs aimées, enfouies à jamais. Aire étrange, peuplée de silhouettes familières, sans ombres et sans autre mouvement que celui risqué par les nuits hallucinatoires qui tentent parfois l’oubli.
Absence… mais les abîmes aussi se tairont bientôt dans l’attente du prochain éveil de l’être.
MAHLER, Kindertotenlieder (Ode aux enfants disparus)
Paris, 1er et 2 avril 2009