Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Orchestre sans frontière s’approche

Aujourd’hui, l’altiste David Gaillard est en tournée. Mais sans l’orchestre… En solo !

La semaine prochaine auront lieu les représentations d’Orchestre sans frontière, le concert-surprise qu’avaient adoré les enfants et les familles au moment de sa création au Théâtre Mogador, avant le retour Salle Pleyel.
L’Orchestre de Paris travaille avec les Jeunesses Musicales de France et comme chaque fois, des musiciens, parrains du spectacle, vont à la rencontre des enfants dans leur école.

Du spectacle, pas un mot. Surprise… C’est plutôt l’occasion de voir de près un musicien, son instrument, de l’entendre, de le regarder jouer.
J’y reviendrais.

Une oreille sur Copenhague

Nous jouons à Copenhague dans une salle de concert inaugurée il y a 2 mois et construite par Jean Nouvel. L’architecte est aussi en charge du projet de la Philharmonie de Paris, qui ne doit pas être très éloignée de celle-ci.Je ne joue “que” la symphonie de Bruckner ce soir, je m’installe côté public pendant que l’orchestre, Christoph Eschenbach et Renée Flemming répètent Strauss.
L’acoustique est bonne quel que soit l’endroit où l’on se trouve, un peu trop détaillée. On ne se sent pas vraiment enveloppé par la musique. Mais mon avis est probablement faussé parce que je joue ce répertoire au sein de l’orchestre où par définition on se sent entouré par le son et la musique… et au raccord, il n’y a pas la même émotion qu’au concert.
Les volumes paraissent énormes, les murs ont l’air d’être tout droit sortis du Sahara, il y a des courbes qui font penser à des dunes de sable, et certains murs ont des stries comme le vent violent sait en faire sur les parois de calcaire abruptes.

Sur scène, les avis sont partagés. De ma place, sur le 3° gradin, on se sent plus proche des violons que dans une salle plate, on entend bien ce qui se passe un peu partout dans l’orchestre, et on n’a ni la sensation d’être noyé dans la masse, ni d’être isolé, comme on peut le sentir à Munich par exemple où le voisin semble à des kilomètres et sa propre sonorité disproportionnée par rapport au groupe.
Là, l’équilibre semble bon.

Par contre, le plateau au 3° étage et les vestiaires au RdC, avec un seul ascenseur… j’espère que le cabinet de Jean Nouvel n’oubliera pas que les musiciens passent plus de temps dans la salle que le public et qu’il faut nous faciliter la vie en ne mettant pas trop d’obstacles entre le lieu où on se prépare et celui où on joue!

Surprise au programme

J’ai reçu hier dans une énorme enveloppe le nouveau programme du Théâtre du Châtelet. C’est du A2 ou du A1, je ne sais pas, on peut étaler dessus huit pages normales ! On le trouve aussi au théâtre. C’est en le feuilletant (et ça prend toute la table) que j’ai découvert que l’Orchestre de Paris n’avait pas tout dit dans sa brochure de saison.L’orchestre donnera le 27 octobre, au Châtelet donc, un concert de musique symphonique latino-américaine très original. Le genre de programme avec ce qu’il faut de familier pour faire désirer tout le reste qu’on ne connaît pas !

Je m’explique (et ce faisant, je décortique) : comme interprètes, Richard Galliano, la crème des crèmes, au bandonéon, pour le concerto de Piazzolla ; Krystjan Järvi, chef d’orchestre comme son père Neeme et son frère Paavo, qu’on n’a encore jamais accueilli ; et le guitariste Yamandu Costa, l’un des plus grands. On dit de lui qu’il est le Paganini brésilien. Il faut le prendre au sens volubile, virtuose, tellement doué qu’on ne sait plus si c’est démoniaque ou angélique. Sa musique, celle de Mauricio Carrilho qu’il interprétera, abonde, ruisselle, éclate. Elle est tropicale, comme un Villa-Lobos en avait déjà l’intuition.Et reste encore deux œuvres à souligner. Estancias de l’Argentin Ginastera, que le chef Josep Pons lors de sa récente venue à l’Orchestre de Paris considérait comme sa partition la plus éclatante. Et La Noche de Los Mayas de Silvestre Revueltas, qu’on pourrait appeler, lui, le Stravinski mexicain, tant sa musique est rythmique.

Le concert est donné quelques jours avant la Toussaint. On se souviendra qu’au Mexique, le Jour des Morts n’est pas synonyme de brouillard cotonneux mais un jour de fête, de squelettes et de pétards…
» Présentation du concert et des artistes sur www.orchestredeparis.com

La musique du palais

On parle de chef autant en gastronomie qu’à l’orchestre. On appelle piano une grande cuisine de restaurant. Qu’est ce qui explique ces analogies ? La sophistication ? Le raffinement ? Un même univers de la jouissance ?
Rossini a fait sa légende là-dessus. Sa musique d’opéra prend souvent des allures de grands plats de pâtes, qui suggère à la fois l’enchevêtrement débordant et l’appétit goulu ! Le registre sonore est celui de la démultiplication, du bouillonnement rythmique. Quelque chose qui nous renvoie culturellement à la pêche miraculeuse, au Jardin d’Eden.

La sensation pourrait s’appliquer à pas mal d’œuvres d’ailleurs, et si Dukas n’avait nommé la sienne L’Apprenti Sorcier, il aurait aussi bien pu choisir un intitulé culinaire. Du chaudron à la marmite…La gastronomie a laissé la place au fooding et les musiciens ne se comportent plus tant en ogre fasciné par l’abondance qu’en esthètes. J’ai toujours été convaincu qu’il y avait chez les musiciens, instrumentistes ou compositeurs, une capacité particulière à catégoriser, à mémoriser des sensations, quelque chose de l’ordre du non-verbal.
Roland Daugareil, premier violon solo de l’Orchestre de Paris, avait osé dans un film documentaire la comparaison entre le sauternes d’Yquem et son Stradivarius…

Le compositeur Bruno Mantovani s’était livré à des dégustations-improvisations, répondant au goût du vin par une composition instantanée au piano. C’était au festival de Besançon -épicentre des vins du Jura- en 2006. Le champagne ne lui a pas inspiré “Je suis un peu grise”, qu’on laisse à Offenbach, mais Quelques effervescences, mûrement réfléchies, pour piano et alto.
Sa contribution ultime à cette musique du palais, le public de l’Orchestre de Paris pourra l’entendre en juin prochain. Son Livre des Illusions a été inspiré par le chef catalan Ferran Adrià.
Adrià est l’un des chefs les plus célèbres au monde, son restaurant elBulli, sert 8000 couverts par an et en refuse 250 fois plus. Mais le choix de cette personnalité -plutôt que d’une autre grande toque- est peut-être aussi emblématique d’un art totalement individualisé. Le chef s’inspire aussi bien de l’architecture, des arts plastiques ou des sciences pour élaborer ses recettes. Le musicien d’aujourd’hui, comme Mantovani dans cette création, s’inspire des goûts, mélange les instruments et l’électronique. « Le savoir-faire culinaire est mieux partagé aujourd’hui et des génies individuels peuvent surgir aux quatre coins du monde » disait Adrià. On souhaite la même chose à la musique.

Le Livre des illusions (hommage à Ferran Adrià) de Bruno Mantovani sera donné, en création mondiale, le 11 juin prochain par l’Orchestre de Paris.

» Programme détaillé du concert

Variations sur Kindertotenlieder

Absence. Et son cortège insoupçonné d’abîmes.Genèse de l’absence en cet instant du basculement, où la profondeur du silence saute à la gorge. Foudre sans fracas, hurlement pétrifié, déchirement muet. Cruauté de sa survenue, violence de la profanation du seuil d’une vie ceinte par de précoces funérailles. Silence de l’éloignement brutal qui pénètre d’un coup de lame celui qui veille encore mais n’interroge déjà plus, celui qui pleure seul mais ne redoute plus, celui qui contemple funestement mais n’espère plus, celui enfin qui ébauche une nouvelle souffrance là où s’en achève une juvénile. Silence autrefois de quiétude abolie, mais silence aussi qui fut de crainte, devenue caduque.

Distorsion de cet instant s’altérant en terreau du deuil dans ce lieu de la mémoire nouvellement dédié, recroquevillement sur lui-même puis chute autour de l’axe des réminiscences où s’agglutinent comme caillots de sang les souvenirs épars, les chroniques promises de tant de bonheurs vulnérables. L’illusion de la présence perdue est devenue ligne de flottaison imaginaire en-deçà de laquelle s’offrent de nouveaux mirages, insinuant d’autres possibles : chaîne infinie de sournoises chimères, mais à quoi se raccrocher d’autre et à quelle paroi agripper les pitons de son espérance ? Où déposer la caresse si le front endormi se dérobe ? A quel ardeur répondre si le désir candide est orphelin ? A quoi bon le quartier de lune si nul ne le questionne, et la vérité si nul ne s’y adosse ?

Expérimentation du labyrinthe d’un mémorial ajouré : traces de gaîtés enfantines et de clairs regards, tendre moiteur d’une main impatiente, filigrane d’un vécu si brusquement ancien, lambeaux de cette douceur passée qui ondule désormais sans relief ni senteurs, pulpes de rires légers, blessures de la curiosité engloutie. Ricochets illimités, vertiges immobiles, allers-retours indéfinis vrillant la mémoire comme une vis sans fin use un matériau friable.

Puis pérennité de l’absence : berceuse du restant, chant monocorde qui n’est plus de consolation (son temps est lointain), qui n’est plus d’apaisement (la révolte est stérile), qui n’est plus de résignation ni de soumission (puisque désormais sans espoir, pas d’esquive possible non plus), qui n’est plus d’accompagnement (il n’est plus d’objet dorénavant), mais plutôt acceptation sans réserve de cet état de fait comme intuition d’une nouvelle conscience. Étrange silence, rempli de joies passées, sans éclats. Étrange clarté, gorgée de visages livides, sans reflets. Étrange proximité, rassasiée d’odeurs aimées, enfouies à jamais. Aire étrange, peuplée de silhouettes familières, sans ombres et sans autre mouvement que celui risqué par les nuits hallucinatoires qui tentent parfois l’oubli.

Absence… mais les abîmes aussi se tairont bientôt dans l’attente du prochain éveil de l’être.

MAHLER, Kindertotenlieder (Ode aux enfants disparus)
Paris, 1er et 2 avril 2009