Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Passionnant Golijov

Hier soir, la télévision hollandaise m’a permis de découvrir cette Pasión ségun San Marcos d’Osvaldo Golijov qui est au programme de la saison prochaine à l’Orchestre de Paris.
L’œuvre avait été filmée au Holland Festival à Amsterdam en mai 2008 dans sa version originale avec chœur et solistes vocaux, alors qu’à Paris le public découvrira une version exclusivement instrumentale, transcrite par le compositeur.

Golijov est argentin, de tradition juive. Il a écrit cette Passion sous l’influence, ou au miroir, de la foi chrétienne latino-américaine, “véritable syncrétisme qui s’est opéré avec d’autres cultures, celle par exemple des Yorubas, l’une des principales ethnies africaines amenées à Cuba en esclavage“.
Il restitue cette dimension par l’utilisation de couleurs, de rythmes qui appartiennent à la musique populaire. Ce n’est plus un texte biblique restitué dans sa version canonique mais une histoire racontée, rejouée à la manière des mystères médiévaux… ou à la manière des griots. Elle ne tombe pas d’en haut, elle circule.
On est juste stupéfait d’entendre chanter Judas comme dans le Buena Vista Social Club ou la montée au Golgotha prise dans une fièvre de salsa… Mais l’idée est juste : ces sonorités font un décor de chahut, cette voix est humaine, trop humaine…

La version instrumentale de Pasión ségun San Marcos est écrite pour orchestre, deux pianos et percussions. Dans la version originale, l’orchestre est réduit aux cordes et aux cuivres. On peut imaginer que les bois vont servir à transcrire les voix solistes, qui disparaissent. Les deux pianos des Sœurs Labèque également, tout en amplifiant la section rythmique. Les percussions, elles, devraient donner beaucoup de plaisir aux musiciens de l’orchestre : shekere, chimes, cloches, maracas, congas… c’est toute l’Amérique Latine qui débarque.

Concert à l’Orchestre de Paris, le 27 janvier prochain

Le choeur plongé dans l’orchestre

La Deuxième Symphonie de Mahler est une partition à l’orchestre opulent dans laquelle le chœur n’intervient, avec une large palette de nuances et de couleurs, que dans les dernières minutes. Cette fois-ci c’est donc à Lille que la “Résurrection” va être jouée. Pour moi, la découverte de cette œuvre avait eu lieu en septembre 2006 lors de la réouverture de la Salle Pleyel. J’avais été ébloui par cette étonnante composition.

L’opportunité de la rechanter et donc de la redécouvrir sous la baguette de Jean-Claude Casadesus me conforte dans mon sentiment de joie et de bonheur face à cette musique. Paradoxalement, je vais décrire les sensations vécues de l’intérieur de l’orchestre, alors que je suis choriste dans le pupitre des barytons-basses. Effectivement, la disposition géographique des instrumentistes et du chœur dans l’Auditorium du Nouveau Siècle m’a placé à un endroit inhabituel. Je suis communément situé derrière le pupitre des sopranos. Aujourd’hui, je suis au premier rang derrière les deux timbaliers et à ma gauche commence le pupitre des voix d’alti.

Les trois premiers mouvements sont purement instrumentaux, c’est dire que j’ai tout loisir pendant une heure d’observer le chef, le voir insuffler son énergie, son enthousiasme, ses convictions à tout l’orchestre. Les timbaliers sont si proches que j’arrive à lire leurs partitions. A gauche les “Pauken 2″ tenues par une femme, à droite les “Pauken 1″ jouées par son collège masculin. Quatre fûts de cuivre aux peaux tendues, une armada de mailloches disposées sur un plateau , en bois pour les frappés secs ou en boules de feutre. Mahler n’a pas ménagé ces deux instrumentistes, qui en permanence vont déployer leur nuancier. Légèrement surélevés, en équilibre sur leur haut tabouret pivotant, les pieds actionnant les pédales, les mains réglant la tension de chaque peau. Jonglant d’une paire de mailloches à l’autre selon l’effet souhaité, la replaçant promptement, en saisissant une autre.

Pages à tourner, paume apposée au centre de la peau, extrémités des phalanges effleurant la peau pour étouffer ou éteindre la vibration, œil sur le chef, oreilles vers les autres comparses de l’orchestre. Regards échangés de complicité et d’accord, connivence non verbale…Vérification constante de la justesse, le corps fléchi vers cette caisse de cuivre, l’oreille accolée à la peau. Changement d’armature, changement de tonalité … le timbalier ajuste incessamment. Toujours aux aguets, sa place centrale face au chef, anciennement percussionniste qui plus est ne l’autorise pas à divaguer. La force implacable du rythme l’entraîne vers un déploiement physique visuellement envoûtant. Il conjugue avec les cuivres dans le 1er mouvement des accents incantatoires.

Mes tympans ressentent vivement ces ondes percussives ! Mais quel bonheur de vivre d’une nouvelle façon cette musique. Aussi, quand arrive le dernier mouvement qui va permettre au chœur de célébrer la résurrection, c’est un immense plaisir qui envahit chaque choriste baigné dans cette atmosphère de lumière, de contraste, de féérie de cette symphonie.
Le chœur chante tout d’abord assis, pianissimo a cappella, lentement il se lève avant la deuxième intervention, les deux solistes femmes le rejoignent et progressivement l’ascension vers la conclusion s’élabore. Implacablement mais sûrement, les voix atteignent une plénitude réjouissante pour chanter cette résurrection initialement annoncée. Les voix interviennent sur une courte durée, mais une énergie considérable est demandée, justesse, déclamation audible du texte allemand, équilibre des pupitres et des nuances, engagement dynamique sans forcer les voix. Peu d’œuvres condensent ainsi de telles exigences.

La joie de chanter s’amplifie en écoutant les autres voix à côté de soi, derrière soi. Ce partage, c’est la spécificité d’un choeur. Elle est difficilement explicable, il faut la vivre de l’intérieur comme j’ai eu la chance ce soir avec l’orchestre. Je pense aux jeunes et suis convaincu que la musique symphonique leur serait plus familière en la côtoyant au plus près, installés par exemple au cœur de l’orchestre.
Crescendo vocal, crescendo orchestral , une dernière envolée et pirouette du chef d’orchestre vient clore la magie symphonique.
Les bras encore en l’air, des bravi fusent !

Mahler, Symphonie n°2
Orchestre national de Lille
Jean-Claude Casadesus, direction
Chœur de l’Orchestre de Paris
Auditorium du Nouveau Siècle, Lille, le 27 mars 2009
Salle Pleyel, Paris, le 28 mars 2009

Danser

FlamencoParmi les innombrables et savoureux Propos d’Alain, il en est un où l’on apprend qu’il ne tenait pour vraiment digne d’intérêt que la musique qui entraîne les corps.

En quelque sorte, celle où l’émotion ne va pas sans mouvements, où joie et plaisir d’entendre ne peuvent que se marier avec l’espace et la façon de l’habiter, là enfin où les sons ne font réellement sens qu’en déclenchant l’impulsion physique, les membres impérieusement et imperceptiblement éveillés, du frémissement au rythme endiablé, sorte d’envoûtement provenant des profondeurs archaïques de la civilisation, ce temps où les premiers sons organisés - signalaient-ils les prémisses de l’art ? - se devaient de remplir une fonction utile à la survie de la société : chasse, guerre (invocations), sorcellerie (guérison), amours, fêtes et rites (pérennité du clan ). Musique de danse déjà, mais musique de transe surtout, sulfureux mélange du corps et de la folie, de la surexcitation et de la soumission inconditionnelle à la divinité, approuvée aveuglément sans plus de recherche ni de raison : le siècle des lumières était encore loin. Où le corps, cette formidable caisse de résonance, était soulevé, dessiné, enjoué, meurtri parfois par tant de vibrations qui le transperçaient en injonctions imparables, l’enveloppaient, le remplissaient comme une outre, aiguisaient chairs et os, et, comme aurait pu dire Descartes, faisaient passer les esprits fluides d’un endroit à l’autre, changeant ainsi l’état du tout et le transportant littéralement hors de lui. Hors de lui ? Pas si sûr, les passions habitant d’abord le corps, réceptacle de tant de termes contradictoires, siège de tant de combats avant tout intérieurs, jamais gagnés d’avance.

Mais tout mouvement du corps est-il danse ? Certes non. Néanmoins, pour peu qu’on l’observe avec attention, qu’on le pétrisse comme farine en son moule, qu’on le peaufine tant soit peu, qu’on l’ajuste avec adresse, il pourrait le devenir. Et de là, devenir jeu. Jeu des corps, jeu du geste et de l’illusion, jeu de la matière et du vide, et danse finalement. Mais jeu avant tout.

Et à bien y regarder, qu’y a t-il de plus sérieux que le jeu, puisque l’on s’y astreint plus qu’ailleurs à en respecter les règles pour son propre plaisir partagé ? Lieu des retrouvailles de l’enfance et des songes, de l’insouciance et de la fantaisie, de la création pure sans arrières pensées, de la divagation naïve sans conséquences. Refuge où l’on vit “comme pour de vrai”, alors que le véritable est simulé et le boniment reconnu, accepté, mais tu. Demi-mensonges dont personne ne doit être dupe au risque d’en pervertir l’agrément. Le jeu, c’est l’invention de l’irréel, l’accession à l’impossible, le fantasme amadoué, l’illusion cultivée. Mais cette illusion-là, admise comme telle, n’est pas une erreur mais un allègement, non une méprise mais un soulagement. Si jouer, c’est tenter de repartir en arrière, opérer une cure de jouvence chimérique, vouloir grandir de nouveau lorsqu’on ne fait plus que vieillir, c’est aussi et surtout l’assumer en tant que tel. C’est feindre de se mentir à soi-même mais s’en trouver bien, et cela suffit à empêcher de s’en priver, conduisant parfois à retrouver le goût de vivre là où il était en péril, au travers des représentations que le jeu aura fournies, fussent-elles de souffrance ou de douleur. Car il est des jeux graves aussi, et les danses macabres ou les marches funèbres sont là pour nous le rappeler.

Jeu salvateur donc. Et la danse en est un, qui ne saurait se passer de la musique, alors que celle-ci s’est émancipée de celle-là au cours de son histoire. A tel point qu’on s’enthousiasme de doctes combinaisons sonores sans les discerner, mais non sans tenter parfois d’en débusquer le mystère. Ce en quoi Alain, pour en revenir à lui, trouvait “assez ridicule” le spectacle de  “ces gens gravement assis devant qui on exécute de savantes bourrées. […] Ils admirent une suite de quintes augmentées, et ils reconnaissent, non sans peine, le thème retourné d’une fugue, avec le thème redressé à la basse. Ils devinent des charades.

Vérité hautement subjective, autrement dit demi-vérité. Et nous voilà retournés au jeu… A chacun ses plaisirs !

Concerts jeunes Entrons dans la danse ! : Paris, 12, 13, 14 mars 2009
Photo Momoko KATO

Au coeur du choeur

De choeur en orchestre

Samedi dernier, c’était la deuxième fois de la saison que les enfants de l’école Alésia venaient à la rencontre du chœur de l’Orchestre de Paris. Déjà familiarisés au lieu (l’auditorium du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris), ils sont accueillis et installés sur le plateau par Didier Bouture et Geoffroy Jourdain, sous l’œil attentif de Magalie Anckaert. Etirements, mise en voix, ils entament, concentrés, le travail vocal comme les grands. Au menu, Locus Iste et Libera me de Bruckner, Ave Maria de Liszt. Ils ont travaillé ces œuvres en classe, avec Magalie, Didier et un quintette vocal issu du chœur. Très impressionnés par la puissance sonore du chœur lors de leur première rencontre en décembre pour le Klagende Lied de Mahler, ils sont déjà plus affirmés, et leurs voix se mêlent à celles du chœur avec bonheur.

Partage de l’émotion musicale par la pratique, cette répétition prolonge les rencontres précédentes avec les musiciens de l’Orchestre de Paris, qui comprenaient écoutes, échanges et questions. Un des enfants a même commencé à apprendre à jouer d’un instrument.

A 16h, un petit goûter improvisé clôt cette séance. Les enfants partent, laissant le chœur continuer son travail de répétition tout le week-end. Leur prochain rendez-vous sera le concert du 7 avril à la Salle Pleyel, où les enfants, du fond de leur siège, pourront chanter dans leur tête certaines œuvres du programme, qu’ils connaissent maintenant… par cœur…

Entre chanteurs

Samedi matin, il y aura peut-être 1500 personnes Salle Pleyel pour assister à la dernière représentation d’”Entrons dans la danse”. Mais l’après-midi, la découverte de la musique prendra une autre forme: soixante-dix enfants partageront la répétition du chœur de l’Orchestre de Paris et chanteront avec eux des extraits de leur prochain concert.

Le projet s’appelle “De chœur en orchestre”. Il a été mis en place en 2007 par Hélène Codjo, responsable de l’action culturelle à l’Orchestre de Paris, en collaboration avec Didier Bouture, chef de chœur et Magalie Anckaert, professeur de musique de la Ville de Paris et soprano dans le chœur depuis six saisons. Ils l’ont conçu comme un bout de chemin ensemble, un bon bout de chemin, puisque les enfants, le chœur et l’orchestre se lient d’amitié pour trois ans. L’année dernière, les enfants qui étaient en CE2 ont reçu des musiciens, ont assisté à des répétitions et à des concerts. Cette année, ils ont travaillé le répertoire du chœur : Das Klagende Lied de Gustav Mahler, rien que ça (pas tout!) et maintenant du Bruckner.

“Les enfants ont moins d’a priori que les adultes ou les ados, explique Magalie Anckaert, ils chantent Ave Maria sans état d’âme, c’est de la musique. Pour l’esthétique, c’est un peu pareil. L’année dernière, une autre classe avait travaillé un peu du Requiem de Fauré avec des chanteurs d’Accentus, mais le concert affichait aussi Dusapin… ils ont adoré!”

La saison prochaine, ce ne sera pas dans l’intimité d’une répétition entre chanteurs mais sur la scène Salle Pleyel que les enfants devraient participer à la programmation musicale. Ça vaut bien trois ans d’efforts, les enfants seront alors en CM2. “C’est un travail de longue haleine. Ce sont des enfants avec lesquels je travaille depuis le CP. Il ne faut pas les rebuter, il faut les aider à trouver des sensations qui les guident. Certains n’avaient pas une très bonne voix et ça commence à sortir.”