Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Mambo !

Entrez, entrons, la danse est partout!
Dans les gestes longs du chef d’orchestre Fayçal Karoui, dans les pas godillants de l’acteur Pierre-Jean Chérer. Et dans le plaisir à jouer des musiciens: les violoncelles jouent la Danse de Brahms à la hongroise, la manche gauche sur la hanche (pas tout le temps, quand même), les deux premiers altos font du patinage pendant le Can-Can d’Offenbach! Si certaines œuvres ont été écrites pour suspendre leurs auditeurs, leur donner un sentiment d’éternité, ces ballets, ces pièces de danses sont bien ancrées au sol, et leur public se sent bien terrestre!

Deux spectacles ont rythmé la journée, deux encore demain et une dernière samedi, le temps passe vite en musique! Pour Pierre-Jean Chérer, c’est une énorme surprise, puisqu’au théâtre on répète plusieurs semaines avant d’accueillir le public au spectacle, alors que les musiciens de l’orchestre ont l’habitude de répéter et jouer un concert différent presque chaque semaine ! C’est sa première expérience avec un orchestre, mais la musique classique lui est très proche. Son père était mélomane, il écoutait beaucoup de musique et ce spectacle vient relier l’acteur à son souvenir. Sans savoir tout ça, on le regarde depuis la salle avec beaucoup de plaisir se glisser entre les musiciens, s’asseoir au-dessus d’eux, le menton sur la rambarde, goûtant comme un enfant le plaisir du spectacle. Il sort de chaque œuvre emballé, il dialogue avec le chef, on sent qu’il en veut encore. Et quand ça recommence, il grimpe l’escalier la cervelle dans les jambes, déjà imprégné de musique, et regagne son nid profiter encore de la virtuosité des musiciens.

Son personnage est un peu dans la lune, c’est celui d’un danseur qui vient se présenter à une audition, se trompe d’endroit, débarque au milieu d’un concert. Sans mesurer une seconde qu’il devrait débarrasser le plancher, il laisse sa curiosité et son plaisir faire de lui le maître du jeu. “Ce matin - raconte Pierre-Jean Chérer -  les enfants ont manifesté bruyamment, ils voulaient me mettre dehors!”. C’est toujours surprenant, non, cette capacité des enfants à plonger dans une histoire ! Et bien ce personnage est un peu comme eux. A l’heure du déjeuner, Pierre-Jean Chérer prend le métro et tombe sur des classes qui sortent du spectacle. Avalanche de questions. C’est comme si l’histoire continuait.

En vrai

Lundi, Gilda Prado et moi nous sommes visitons deux classes, avant que les enfants de ces écoles ne viennent voir le nouveau spectacle “Entrons dans la danse!”.
J’aime ces rencontres, j’y prends part aussi souvent que je peux. Pour moi, c’est indispensable, ça fait vraiment partie de notre travail.

Si vous vous demandez pourquoi, je vous raconte cette anecdote : à la fin d’un autre spectacle, qui sera repris plus tard cette saison, un enseignant est venu me voir et m’a demandé comment nous nous étions débrouillés pour adapter la musique d’Harry Potter pour la jouer à l’orchestre… Je lui ai répondu que c’était la vraie partition, ce qu’il avait entendu dans le film avait été enregistré par un orchestre comme le nôtre. Mais on ne le voyait pas…Quand je vais dans les écoles, c’est souvent pour les élèves la première occasion de voir un musicien “en vrai”. Dans le concert aussi, mais nous sommes sur scène, à distance, ce n’est pas la même chose. Dans la classe, je joue de mon instrument, je pose des questions, j’engage un dialogue. Je suis comme tout le monde. Mais je suis musicien. Un musicien vu de près.

Lieder eines fahrenden Gesellen

Fujiyama

La nature est son refuge, les pensées, son tombeau. Mais la nature est-elle plus heureuse ?

Pourquoi y chercher ta consolation, compagnon ? Créatures de toutes sortes, corolles de toutes couleurs, parfums enivrant, astres mystérieux, quel bonheur te chantent-ils, quelle joie de vivre te promettent-ils ? Insouciance, futilité, illusion, rêve ?

Pourquoi ne les crois-tu pas, compagnon ? Serait-ce parce qu’eux aussi mourront ? Le pinson doit se garder du prédateur, le colchique de ton pas qui bientôt le foulera, les blés de la tempête, et la lumière même de l’insatiable trou noir. Pourquoi ne pas l’avouer, pourquoi le dissimuler, pourquoi se soustraire à cette vérité ? Car la nature périt aussi, et parfois violemment, mais l’éprouve-t-elle seulement, le pressent-elle pour s’y préparer et se prémunir contre l’orage ravageur ou l’emportement hasardeux de l’ouragan ? Discerne-t-on jamais ses accents de douleur, observe-t-on jamais ses frissons de crainte, perçoit-on jamais le cri de son abandon ?

Si la nature est heureuse - ou malheureuse - c’est dans l’instant, et selon l’instinct aussi.

Dans l’instant, car elle ne connaît qu’un temps : celui de l’immédiateté, celui de l’imminence, celui de l’impératif. L’assouvissement de son désir est porté par le moment de la nécessité : la sève ne doit-elle pas s’élever avec la chaleur renaissante, la montagne répliquer au bouillonnement du sang de la terre, Vénus étirer son orbite si Mars approche ? Après, juste après, il sera trop tard et le changement radical. Le bonheur de la nature, s’il existe, est ainsi plus simple, mais son malheur plus cruel, plus brutal, inexorable, définitif. Point de sablier pour égrener les secondes ou les âges, ni de conscience pour les compter. Point de toise pour apprécier distances et espaces, ni de savoir pour les confronter. Partant, point de projets, point d’idées, nulle ambition, nul égoïsme, nulle valeur. Satisfaction de l’accomplissement pressant… mais étirement possible de l’instant jusqu’à l’infini.

Selon l’instinct aussi, car elle n’a pas d’autre sens, d’autre direction, d’autre but que sa survie, chaque laps de temps répétant partiellement le précédent, ébauchant partiellement le suivant, dans une monotonie sans ennui, puisque sans mémoire.

Pas de mémoire, donc pas d’affects ni de passion. Nulle vasque sacrée pour la floraison de sentiments, nul réceptacle pour pleurs et confidences. Pas de mémoire, donc pas d’espoir, ni non plus de désespoir. Et sans désespoir, pas de malheur, mais cela suffit-il à assurer le bonheur ? Le bonheur n’est-il que l’absence de son contraire ? Ce serait se contenter de peu. Ce à quoi nature consent, excepté toi, compagnon.

Mer suspendue à la lune” (Alain), neige semence d’étoiles, glaciers manteaux du silence, volcans oracles redoutés … et comme la graine, défiant la pesanteur par-delà les mondes, croît jusqu’au plus inaccessible des lieux jamais imaginés, jamais salués, jamais honorés, nous voici entre le tout et la nature, nous, pauvres compagnons errants à la recherche perpétuelle de notre propre survie : l’amour.

Mahler, Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant)
Paris, 4 et 5 mars 2009
Photo : Momoko Kato

Premières images de répétition

Premières images de répétition du spectacle jeune public “Entrons dans la danse” , qui sera proposé au public scolaire les jeudi 12 et vendredi 13 mars, avant le concert en famille, samedi 14 mars à 11h.
Avec Fayçal Karoui (direction), Pierre-Jean Chérer (comédien), Fabien Boudot (violoniste parrain du projet), Gildas Prado (hautboïste et parrain) et Hélène Codjo (conception).

Tourmente et désespoir

Mahler  9ème symphonie

Beethoven_horizon

Accompagnés de la cruauté de la dérision qui colle à la peau. Mais cette dérision, tonitruante, disconvenant, disparaîtra brutalement avant d’avoir réussi à faire disparaître. Ne demeurera que l’attente devant cette lente et implacable coulée dans l’abîme de son propre dénuement, de son propre découragement, de ses propres désillusions. L’étirement sans fin de la plainte, l’interminable effritement du temps, cette “image mobile de l’éternité” (Platon), font alors émerger tout ce qui reste de l’effacement de l’être, de sa plongée vers le néant, sans plus combattre, vêtu de la résignation du sage sans doute, mais aussi de sa douleur, comme l’océan agité sous une calme apparence fait ressurgir l’écume noire du tourment passé. Vague : reflet de ces deux injonctions indémêlables de l’horizontal et du vertical, du promontoire et de la falaise, du doute et de la quête.

Et quel horizon pour cette fin, annoncée dès le prologue comme naissance est celui de mort, sinon l’abandon de toutes les crispations en vue de l’accomplissement pressenti ? Ligne de fuite qui engloutit tous les sens : puisque le goût de vivre et celui de mourir aussi ont cédé, le geste est devenu inutile là où le sable ne file plus entre les doigts, l’oraison superflue par l’absence du contre-chant, le plissement de l’œil vain pour quelque mât lointain à jamais évanoui, les parfums infructueux pour une âme disparue. Reliefs, pastels, complaintes, saveurs, fragrances, quiétude, cordialité : vanités.

Laissant place à l’imagination renaissante et souveraine, mais pour le seul temps perlé des derniers soupirs, ténus comme un filet d’eau que l’on suit à l’infini jusqu’à leur dissimulation extrême dont le rien exprime encore cette dernière confidence, la plus importante peut-être : la finitude et son immobilité totale, dont la perspective et les impossibles contours offrent d’un coup toute sa valeur au présent. Émiettement, épuisement de cet horizon qui ne recule plus, ne s’étire plus, n’irise plus, puisque plus rien ne se donne à toucher, à entendre, à voir, à rêver.

Rejoindre enfin cette immuabilité, se fondre dans l’illimité de cette ligne apaisée, accéder au point ultime de ce cordeau.

Devenir le prolongement de l’horizon.

Mahler, 9ème symphonie
Paris, 18 et 19 février 2009
Essen, 25 février 2009
Photo : Momoko Kato