Assister à la création de l’univers. Etre là avant, être là toujours.
Peut-on percer cet étrange mystère de l’alliance de l’imprévu et de l’inutile, chevaucher cette immobilité remuante de la vague galactique progressant sous l’eau calme du vide effrayant, effleurer l’immuable tressaillement cosmique, converser avec le hasard comme on parle avec un ami ?
Que se passe-t-il entre ces deux instants, celui où l’éclair premier prend naissance dans des moiteurs opposées, dans des chaudrons remplis de matières méconnues, et cet autre où il meurt englouti par sa propre hardiesse, absorbé par son propre élan ? Peut-on dérouler ces infimes moments, en défaire les plis intimes et s’en draper sans dommage ? Peut-on ralentir leurs déchirements, en apprivoiser la course et les honorer sobrement, alors qu’eux-mêmes ne semblent connaître ni leur ancrage ni leur terme ?
Et pourtant, c’est ce à quoi Brahms nous invite.
Le pouls de l’univers (1ère symphonie) nous inscrit dans ce tout dont nous sommes issus, sans considération de durée, d’affects, d’ego, de calculs. Il nous dévoile l’agencement céleste, nous le fait presque toucher de la raison, et nous le conte en une noble odyssée : l’inaccessible imaginaire à portée du cœur.Les épousailles du vide et de la matière (2ème symphonie) : dialogue de l’infini et du réel, bal masqué du poudroiement stellaire, enlacements de soies rocheuses, liesse des amas globulaires. Les astres nous laissent entrevoir la fête primitive dont découlent toutes les nôtres. Vierges de tout vacarme, ces attractions-répulsions colossales cheminent en un lent projet qui enfantera, entre autres, l’atmosphère et le son.
Les entrechocs sublimes et bâtisseurs (3ème symphonie) de tant d’objets insignifiants ou monstrueux, rocs, glaces, vapeurs, débris, soleils, silex, vents, rayons, fluides, particules et parfois repos. Heurts d’une violence inouïe, mais feutrée, muette, où la couleur projetée sera souvent le seul vestige agonisant sans fin. Mais nulle place encore pour la souffrance ou le ressentiment : bien et mal n’apparaîtront que plus tard, avec l’amour et la haine.
Enfin l’infinie suspension de l’instant (4ème symphonie) au-dessus de l’acte créateur. Cet instant qui précède immédiatement le geste, celui qui concentre en lui tous les possibles de ce qui est sur le point d’advenir, celui qui nous fait accéder au vertige de ” l’avant ” et à cette question à jamais irrésolue : si l’infini signifie encore quelque chose, alors l’acte créateur lui-même ne signifie rien, qui nous fait rechercher sa cause. Et ainsi de suite… à l’infini.
Ecouter Brahms, c’est contempler l’univers, sous nos yeux, à l’instant même. Pas avant, ni après. Sur le moment. Car l’univers se moque du temps, ce carcan de la conscience. L’univers ? Que lui fait une seconde, une heure ou cent millions d’années ? Le temps n’est contenu dans le réel, dans la matière, et finalement dans l’univers, qu’autant qu’une conscience s’en émeut, l’observe, et le mesure.Écouter Brahms, c’est, le temps d’une symphonie, percer un mystère qui redeviendra entier sitôt restauré le babillage de nos agitations. C’est, le temps d’une symphonie, nous élaguer de notre démesure, nous émonder de rejetons parasites qui nous abusent sur ce que nous sommes. C’est nous replacer au cœur même d’une vie sans rivages, puisqu’y règne sans partage notre ignorance mais aussi, heureusement, notre curiosité. Pauvres formes que nous sommes, enflés de notre suffisance, qui voulons poser une explication à tout ! Et si ” savoir, c’est comprendre comment la moindre chose est liée au tout ” (Alain), alors nul doute que nous savons peu.
Couleurs d’automne, tonnerres, aurores, sourires, amours : certes, tout ce qui nous forge et nous façonne provient de cet espace des milliers de fois millénaire, ou plutôt indéfini. Si la science nous l’enseigne, c’est froidement, platement, brut de décoffrage, car elle est inapte à nous en dire davantage : son langage est limité, dans lequel la pensée se sent à l’étroit, comme ” un oiseau de l’espace qui, mis dans une cage de mots, peut à la rigueur déployer ses ailes, mais ne peut voler ” (Khalil Gibran).
Là où la versatilité de notre science échoue en pointant notre petitesse le matin mais en exigeant le soir d’asservir les mondes, la musique de Brahms, elle, replace l’humanité dans son contexte et dans son berceau. Elle nous en apprend plus sur nous-mêmes que toutes les théories passagères, furtives, ballottées au gré de fragiles découvertes.
Ecouter Brahms, c’est nous familiariser avec un monde où ni origine ni achèvement n’ont de sens, où la question même de notre seule destinée devient oeillère, celle de notre seule existence impropre, celle de notre seul entendement inadéquat. Que reste-t-il, pour nous, sinon rien ? Et c’est pourtant ce rien-là qui accoucha de nous, ce qui l’empêche de n’être qu’illusion ou néant.Face à ces fosses gigantesques engloutissant tout et régurgitant tout dans un seul mouvement, il faut être et se taire, et cela suffit.
Johannes Brahms : Symphonie n°2 les 19 & 20 novembre 2008. Symphonie n°4 les 21 & 22 janvier 2009