Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Invitation à la danse

Chaque spectacle avec les Jeunesses Musicales de France est une nouvelle aventure. Un espace de création et l’occasion pour l’Orchestre de Paris de travailler avec d’autres formes artistiques - arts visuels, théâtre, vidéo, mime,… - au gré des projets. Les contraintes liées au spectacle, comme les règles d’un jeu de rôles, stimulent l’imagination et forcent à se renouveler à chaque nouvelle donne. La musique et la danse sont tellement associées que l’idée semble évidente. Pourtant, quand on pense musique à danser, on ne pense pas forcément à l’orchestre symphonique, sérieux, voire un peu lourd à manipuler, ni aux fauteuils confortables des salles de concerts symphoniques. On pense à des formations qui bougent, swinguent, tonitruent, à des ambiances décontractées… Mais l’orchestre ne saurait-il faire tout cela ?

Alors, prendre un orchestre symphonique pour danser, pourquoi pas ? Et de là à partir en voyage, il n’y a qu’un pas (de danse) à effectuer… Entre le comédien Pierre-Jean Chérer et le chef d’orchestre Fayçal Karoui, un dialogue s’installe : dansera, dansera pas ? Les musiciens s’en mêlent, le public donne son avis…

Un concert tout en dialogue : musique et danse, texte et musique, orchestre et salle, rythme et mélodie, grands classiques et pièces moins connues, folklore et imaginaire,…

Dans la cuisine des coulisses, duo avec Pierre-Jean pour l’écriture d’un scénario à deux voix (regard amusé de Fayçal), duo avec Fayçal dans la confrontation des idées musicales qui fusent, s’affrontent (regard perplexe de Pierre-Jean), recherches fiévreuses… et beaucoup de rires !

Un grand merci à Fabien et Gildas, les-musiciens-parrains-qui-parlent-et-vont-dans-les-écoles, d’être à nouveau du voyage.

Et bien… dansez maintenant !

Ecouter Haydn

Se lever de bon matin, profiter de la fraîcheur du jour naissant, silencieusement seul, l’aurore accueillant quelques meules de foin juste fauché paressant sur une rosée fragile, ici ou là des mousselines de toiles d’araignées humides vibrant dans l’éveil des rayons, la surprise devinée d’insectes au discours prudemment suspendu à vos pas, des esquisses d’oiseaux migrateurs au coin d’un ciel marbré de nuages inoffensifs qui s’étirent en baillant mollement, le feuillage scintillant d’un bouleau vous saluant au passage ou une compagnie de roseaux s’interrogeant sur votre présence, le baiser de la brise fronçant l’étang de rides orangées, tout ce calme encore somnolant qui vous égaye de l’intérieur et vous donne les forces que réclamera votre proche labeur quotidien…

Se vider de ses désirs, faire taire ses douleurs, échapper un moment à ses désarrois pour ne rien laisser subsister en soi, pas même les rêves qu’on vient de quitter. Accéder, le temps d’une aube, à la liberté de se comprendre intrinsèquement éphémère, sans regrets ni espoirs, c’est-à-dire sans passé ni avenir, sans mémoire ni projets. Ou plutôt, ni plus ni moins que l’univers même, un peu à la façon dont Hegel s’exclama, dit-on, de ce seul mot face aux montagnes : ” C’est ainsi ! “. Pas d’autre mission que celle d’être là. Sans autre conscience de ses limites que leur acceptation pure et simple. Aucun combat pour tenter de les repousser : il serait vain. Liberté de ne rien avoir, de ne rien vouloir, de ne rien savoir … le temps d’une aube sans doute, mais c’est déjà beaucoup. ” Comme celui qui se dévêt à la vue de la mer, comme celui qui s’est levé pour honorer la première brise de terre […], les mains plus nues qu’à ma naissance et la lèvre plus libre, […] me voici restitué à ma rive natale… Il n’est d’histoire que de l’âme. Il n’est d’aisance que de l’âme.” (Saint-John Perse)

Écouter Haydn, c’est cultiver cette fraîcheur et se rendre disponible à cette joie.
Puis retourner à ses occupations revêtu de cette grâce, de cette aisance, de cette élégance que donne la liberté sans la crainte de la perdre. L’élégance ? C’est l’essence même de sa musique : brillante, elle sera sans tapage ni ostentation, ce qui la ternirait. Coléreuse, sans mépris ni dédain, ce qui la déshonorerait. Plaisante, sans vulgarité ni bassesse, ce qui l’avilirait. Grave, sans lamentations, ce qui l’affecterait. Rien ici de déplacé ni d’inconvenant, rien de choquant ni de malsain. La politesse, par où débute l’amabilité, la retenue qui donne de la dignité, la finesse d’esprit à laquelle le sage aussi se soumet, ennoblissent nuances et phrasés.

Écouter Haydn, c’est assister à l’heureuse rencontre du diamant et du joaillier, de la nature et de la civilisation, de la matière et de l’esprit. C’est, chaque matin, se préserver un espace pour recueillir la rosée du monde.

Haydn :
Symphonies n°s 1 et 104, Paris 24 et 25 septembre 2008
Concerto pour violoncelle en ut majeur, Paris 14 janvier 2009 et Essen 24 février 2009
Symphonie concertante (hautbois, basson, violon, violoncelle), Paris 29 janvier 2009
Symphonie n° 100 et concerto pour trompette, Paris 17 et 18 juin 2009.

Kaddish

Leonard Bernstein : Symphonie n° 3 Kaddish. Texte de Samuel Pisar.
Commémoration des victimes de l’Holocauste. UNESCO, Paris, 26 janvier 2009

Punir d’exister, c’est atteindre l’absolu de l’injustice. C’est lacérer le monde au-delà de la bestialité la plus brutale, c’est franchir les frontières du non-être. Du néant ? Non point, puisque demeure le bourreau et son œuvre. Le néant vaudrait mieux sans doute, qui ignore injustice et justice, souffrance et bonté, crasse et charme, amour et haine, et tous ces autres contraires qu’on oppose hâtivement de crainte de les découvrir mêlés.

Punir d’exister, c’est juger sans procès, ou avec des lois qu’on aura distordues jusqu’à l’iniquité. C’est escamoter l’effort de comprendre de Spinoza (“ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre“) pour user de la seule force aveugle qui élimine sèchement. Comprendre ? C’est s’avancer jusqu’au point de décision de s’approprier ou non les raisons d’un comportement, d’une pensée ou d’une situation. C’est observer, discerner, ressentir, sans malveillance et à visage découvert. A la portée de tous. Sauf du bourreau, mais est-ce une raison suffisante pour lui ressembler ? M’est-il permis de devenir voleur au seul motif que mon voisin serait un criminel ? “Si le saint et le juste ne peuvent s’élever au-dessus de ce qui est le plus élevé en nous, le méchant et le faible ne peuvent tomber plus bas que ce qu’il y a de plus bas en nous” (Khalil Gibran). Avertissement salutaire.

Quant au châtiment auquel on assiste, n’est-ce pas faire preuve de paresse que d’en soupeser d’abord la nature pour éviter d’avoir à en examiner les causes et les effets ? Ne rien objecter au jugement, sous prétexte de le trouver a priori supportable pour autrui, ou mérité, n’est-ce pas s’accouder déjà aux barrières de l’impensable ? La capacité d’indignation, veilleuse de la conscience, ne sera-t-elle pas corrodée par “l’habitude, cette grande sourdine” (Beckett) ? Et pire encore : avoir atteint l’inatteignable, l’inconcevable, comme l’Holocauste qui est au-delà de toute limite, au-delà de toute comparaison, et sans doute au-delà même de toute compréhension justement, ne risque-t-il pas de nous faire consentir au reste qui n’y ressemblera jamais, et - paradoxe insupportable - de servir, par son énormité, de bouclier au criminel de moindre importance ?

Né sur la lagune ou dans les montagnes, au nord ou au sud, au désert ou près d’une oasis : qu’y puis-je ? Indexer la dignité (qui garantit la justice, puisque toute injustice l’ôte) sur la puissance ou l’influence, accorder le respect selon l’origine ou la fortune, c’est nier celui-ci et bafouer celle-là : “selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir” (La Fontaine).

Levain de la vengeance, l’humiliation de l’injustice et du mépris est la blessure dont l’homme se relève - s’il s’en relève - avec le plus de souffrance.

Prière des morts, Kaddish, Requiem, commémoration, jour du souvenir… Peu importe le nom, la religion, la cérémonie. Chacun porte un jour le temps du deuil avant de le faire porter par sa propre mort. Mais le devoir de mémoire revêt l’importance, non pas qu’on lui prête en pensée, mais qu’on lui donne en acte. Pour répudier toute barbarie. Sans quoi il est vain.

Das klagende Lied

Jalousie, convoitise, trahison. Et fratricide. Pour une rose ici, et son cœur de reine.

Fratricide, comme tant d’autres : Caïn et Abel, Romulus et Remus, Set et Osiris, Claudius et Hamlet père, Étéocle et Polynice…
Excès de complicité ? Insupportable intimité ? Insoutenables confidences ? Ne décèle-t-on jamais mieux ses propres faiblesses que dans son prochain le plus proche, et ne se hait-on soi-même jamais plus que par secrète procuration ? Tuer son frère, n’est-ce pas mourir deux fois, puisque son tour viendra aussi ? D’où vient la pulsion de cet irréparable ? De quelle antre surgit le vomissement de cet irrémédiable ? Comment l’absolu de la vie - puisque tout est par elle - le cède-t-il à l’envie et au caprice, ce pantin de la folie ?

Et cette excuse qui n’en est pas une : ” Suis-je le gardien de mon frère ? ” ! Gardien ? Etait-il donc en danger ? Étais-tu le seul à le savoir ? Et pour cause, si tu le guettais ! Frère ? Seulement de sang ? Mais partout le sang est rouge, et toutes les veines brillent de la couleur de la rose.
Puis ce sommeil surpris, imprudent, innocent, qui sera le dernier.

Douce cascade de soupirs jusqu’à l’ultime, celui qui risque le gué, dévoile l’incontournable de notre impuissance, de notre questionnement premier, premier à jamais. Chacun de ces soupirs nus glisse son “pourquoi” de velours dans le sein de l’être qui recueille cette plainte comme la conque celle de l’océan. Hors du temps et débarrassé du sable des angoisses, son murmure ne devient perceptible, à celui qui le cherche, que dans la proximité de l’âme, comme ” l’oreille à ces coraux où gît la plainte d’un autre âge ” (Saint-John Perse).

Dans l’épuisement du jour, l’ultime soupir ne se révélera tel, que par l’interminable attente du prochain, absent. La plainte sera son refuge. Le chant, son élévation. Ici c’est la flûte qui le portera. Là ce sera toi, moi, un autre, peu importe.

Et si la plainte d’un mort est sacrée, qui impose le silence à la fête impure, pourquoi négliger celle d’un vivant ?
Suis-je le gardien de mon frère ? Sans doute non.

Mais son hôte, oui.

MAHLER, Das Klagende Lied (d’après une légende médiévale)
Paris, 17 & 18 décembre 2008.

Brahms

Assister à la création de l’univers. Etre là avant, être là toujours.

Peut-on percer cet étrange mystère de l’alliance de l’imprévu et de l’inutile, chevaucher cette immobilité remuante de la vague galactique progressant sous l’eau calme du vide effrayant, effleurer l’immuable tressaillement cosmique, converser avec le hasard comme on parle avec un ami ?

Que se passe-t-il entre ces deux instants, celui où l’éclair premier prend naissance dans des moiteurs opposées, dans des chaudrons remplis de matières méconnues, et cet autre où il meurt englouti par sa propre hardiesse, absorbé par son propre élan ? Peut-on dérouler ces infimes moments, en défaire les plis intimes et s’en draper sans dommage ? Peut-on ralentir leurs déchirements, en apprivoiser la course et les honorer sobrement, alors qu’eux-mêmes ne semblent connaître ni leur ancrage ni leur terme ?

Et pourtant, c’est ce à quoi Brahms nous invite.

Le pouls de l’univers (1ère symphonie) nous inscrit dans ce tout dont nous sommes issus, sans considération de durée, d’affects, d’ego, de calculs. Il nous dévoile l’agencement céleste, nous le fait presque toucher de la raison, et nous le conte en une noble odyssée : l’inaccessible imaginaire à portée du cœur.Les épousailles du vide et de la matière (2ème symphonie) : dialogue de l’infini et du réel, bal masqué du poudroiement stellaire, enlacements de soies rocheuses, liesse des amas globulaires. Les astres nous laissent entrevoir la fête primitive dont découlent toutes les nôtres. Vierges de tout vacarme, ces attractions-répulsions colossales cheminent en un lent projet qui enfantera, entre autres, l’atmosphère et le son.

Les entrechocs sublimes et bâtisseurs (3ème symphonie) de tant d’objets insignifiants ou monstrueux, rocs, glaces, vapeurs, débris, soleils, silex, vents, rayons, fluides, particules et parfois repos. Heurts d’une violence inouïe, mais feutrée, muette, où la couleur projetée sera souvent le seul vestige agonisant sans fin. Mais nulle place encore pour la souffrance ou le ressentiment : bien et mal n’apparaîtront que plus tard, avec l’amour et la haine.

Enfin l’infinie suspension de l’instant (4ème symphonie) au-dessus de l’acte créateur. Cet instant qui précède immédiatement le geste, celui qui concentre en lui tous les possibles de ce qui est sur le point d’advenir, celui qui nous fait accéder au vertige de ” l’avant ” et à cette question à jamais irrésolue : si l’infini signifie encore quelque chose, alors l’acte créateur lui-même ne signifie rien, qui nous fait rechercher sa cause. Et ainsi de suite… à l’infini.

Ecouter Brahms, c’est contempler l’univers, sous nos yeux, à l’instant même. Pas avant, ni après. Sur le moment. Car l’univers se moque du temps, ce carcan de la conscience. L’univers ? Que lui fait une seconde, une heure ou cent millions d’années ? Le temps n’est contenu dans le réel, dans la matière, et finalement dans l’univers, qu’autant qu’une conscience s’en émeut, l’observe, et le mesure.Écouter Brahms, c’est, le temps d’une symphonie, percer un mystère qui redeviendra entier sitôt restauré le babillage de nos agitations. C’est, le temps d’une symphonie, nous élaguer de notre démesure, nous émonder de rejetons parasites qui nous abusent sur ce que nous sommes. C’est nous replacer au cœur même d’une vie sans rivages, puisqu’y règne sans partage notre ignorance mais aussi, heureusement, notre curiosité. Pauvres formes que nous sommes, enflés de notre suffisance, qui voulons poser une explication à tout ! Et si ” savoir, c’est comprendre comment la moindre chose est liée au tout ” (Alain), alors nul doute que nous savons peu.

Couleurs d’automne, tonnerres, aurores, sourires, amours : certes, tout ce qui nous forge et nous façonne provient de cet espace des milliers de fois millénaire, ou plutôt indéfini. Si la science nous l’enseigne, c’est froidement, platement, brut de décoffrage, car elle est inapte à nous en dire davantage : son langage est limité, dans lequel la pensée se sent à l’étroit, comme ” un oiseau de l’espace qui, mis dans une cage de mots, peut à la rigueur déployer ses ailes, mais ne peut voler ” (Khalil Gibran).

Là où la versatilité de notre science échoue en pointant notre petitesse le matin mais en exigeant le soir d’asservir les mondes, la musique de Brahms, elle, replace l’humanité dans son contexte et dans son berceau. Elle nous en apprend plus sur nous-mêmes que toutes les théories passagères, furtives, ballottées au gré de fragiles découvertes.

Ecouter Brahms, c’est nous familiariser avec un monde où ni origine ni achèvement n’ont de sens, où la question même de notre seule destinée devient oeillère, celle de notre seule existence impropre, celle de notre seul entendement inadéquat. Que reste-t-il, pour nous, sinon rien ? Et c’est pourtant ce rien-là qui accoucha de nous, ce qui l’empêche de n’être qu’illusion ou néant.Face à ces fosses gigantesques engloutissant tout et régurgitant tout dans un seul mouvement, il faut être et se taire, et cela suffit.

Johannes Brahms : Symphonie n°2 les 19 & 20 novembre 2008. Symphonie n°4 les 21 & 22 janvier 2009