Lieder eines fahrenden Gesellen

La nature est son refuge, les pensées, son tombeau. Mais la nature est-elle plus heureuse ?
Pourquoi y chercher ta consolation, compagnon ? Créatures de toutes sortes, corolles de toutes couleurs, parfums enivrant, astres mystérieux, quel bonheur te chantent-ils, quelle joie de vivre te promettent-ils ? Insouciance, futilité, illusion, rêve ?
Pourquoi ne les crois-tu pas, compagnon ? Serait-ce parce qu’eux aussi mourront ? Le pinson doit se garder du prédateur, le colchique de ton pas qui bientôt le foulera, les blés de la tempête, et la lumière même de l’insatiable trou noir. Pourquoi ne pas l’avouer, pourquoi le dissimuler, pourquoi se soustraire à cette vérité ? Car la nature périt aussi, et parfois violemment, mais l’éprouve-t-elle seulement, le pressent-elle pour s’y préparer et se prémunir contre l’orage ravageur ou l’emportement hasardeux de l’ouragan ? Discerne-t-on jamais ses accents de douleur, observe-t-on jamais ses frissons de crainte, perçoit-on jamais le cri de son abandon ?
Si la nature est heureuse - ou malheureuse - c’est dans l’instant, et selon l’instinct aussi.
Dans l’instant, car elle ne connaît qu’un temps : celui de l’immédiateté, celui de l’imminence, celui de l’impératif. L’assouvissement de son désir est porté par le moment de la nécessité : la sève ne doit-elle pas s’élever avec la chaleur renaissante, la montagne répliquer au bouillonnement du sang de la terre, Vénus étirer son orbite si Mars approche ? Après, juste après, il sera trop tard et le changement radical. Le bonheur de la nature, s’il existe, est ainsi plus simple, mais son malheur plus cruel, plus brutal, inexorable, définitif. Point de sablier pour égrener les secondes ou les âges, ni de conscience pour les compter. Point de toise pour apprécier distances et espaces, ni de savoir pour les confronter. Partant, point de projets, point d’idées, nulle ambition, nul égoïsme, nulle valeur. Satisfaction de l’accomplissement pressant… mais étirement possible de l’instant jusqu’à l’infini.
Selon l’instinct aussi, car elle n’a pas d’autre sens, d’autre direction, d’autre but que sa survie, chaque laps de temps répétant partiellement le précédent, ébauchant partiellement le suivant, dans une monotonie sans ennui, puisque sans mémoire.
Pas de mémoire, donc pas d’affects ni de passion. Nulle vasque sacrée pour la floraison de sentiments, nul réceptacle pour pleurs et confidences. Pas de mémoire, donc pas d’espoir, ni non plus de désespoir. Et sans désespoir, pas de malheur, mais cela suffit-il à assurer le bonheur ? Le bonheur n’est-il que l’absence de son contraire ? Ce serait se contenter de peu. Ce à quoi nature consent, excepté toi, compagnon.
“Mer suspendue à la lune” (Alain), neige semence d’étoiles, glaciers manteaux du silence, volcans oracles redoutés … et comme la graine, défiant la pesanteur par-delà les mondes, croît jusqu’au plus inaccessible des lieux jamais imaginés, jamais salués, jamais honorés, nous voici entre le tout et la nature, nous, pauvres compagnons errants à la recherche perpétuelle de notre propre survie : l’amour.
Mahler, Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant)
Paris, 4 et 5 mars 2009
Photo : Momoko Kato







