Francesca, Juliette, ou les interdites d’amour
Amours maudites qui ne plaisent à personne d’autre qu’à elles-mêmes et c’est là leur plus grand tort…
Amours nourries de Crainte et d’Espérance, sœurs jumelles, soeurs siamoises. Enchâssées l’une dans l’autre, indissociables, fausses complices.Si l’une avance, l’autre tiraille, si l’une chuchote, l’autre hurle, si l’une caresse, l’autre harcèle. Sous les flots d’écumes, toujours le sable que révèle le ressac. Sous la chaleur du soleil, toujours l’éblouissement fatal qui menace la cornée.
“Nous perdons en espoir la moitié de nos jours, et la crainte importune y trouble nos amours ” (de Forges de Parny). Pour s’en délivrer, le poète invoque la fuite ou la quête éperdue vers l’instant-éternité, ” un amour éternel en un moment conçu ” (Arvers), version bonheur, mais version incertaine tant que roule le temps. Mais tous les poètes ont imploré l’arrêt du temps au-dessus de l’amour ! “Ne pourra-t-on jamais sur l’océan des âges, jeter l’ancre un seul jour ? ” (Lamartine) Tous les poètes ont tenté d’entremêler bonheur et éternité ! Mais tous les poètes, troubadours, peintres, musiciens, sculpteurs, tous les arts enfin se sont risqués à réprimer la matière, cette grande rivale de l’esprit, au mépris de la mort, car ” je suis assuré de périr par le mal ou par le remède ” (de Benserade). Et tant de fois son alliée pourtant ! “Occupé de mon nouvel amour, mes yeux sans se fermer ont attendu le jour.” (Racine)
Comment la douceur se fronce-t-elle en amertume ? Et si Dante a raison, quelle est cette “science qui veut que plus une chose est parfaite, plus elle sente et le bien et le mal ” ? Quelle est donc cette injuste alchimie qui élabore dans ses cornues d’étranges mixtures soumises à de terribles lois selon lesquelles une goutte de poison suffit à corrompre une fiasque d’eau, alors qu’un peu d’eau n’a jamais purifié le moindre venin ?
Juliette, Francesca, inspiratrices de tant d’artistes : Bandello, Shakespeare, Dante, Scheffer, Rodin, Prokofiev, Tchaïkovski, Doré, Ingres, Berlioz, Koch, Cabanel, d’Annunzio, Bellini, Gounod, Bernstein…
Si l’amour est plus élevé que l’art, c’est parce qu’il lui donne sa raison d’être, et la nôtre aussi. Mais l’art, s’il s’en nourrit, lui rend néanmoins plus qu’un simple aveu, plus qu’un témoignage fidèle, plus qu’un hommage troublant. Il lui rend ce dont l’absence le détourne de l’exaucement auquel il aspire, ce dont la privation lui octroie de douloureux élancements toujours pendants, épiant, grondant. Il lui rend ce qui lui manque le plus : la durée, cet embarcadère pour l’éternité.
Comme si l’art réparait les brèches de l’amour, pansait ses blessures, le restaurait comme on restaure un tableau de maître : en y rehaussant des couleurs fanées, en y rétablissant des contours estompés, en resserrant une toile relâchée, en restituant la lumière à son devoir.Perpétuant ainsi le tumulte silencieux de cœurs de cendres.
Tchaïkovski : Roméo et Juliette : ouverture fantaisie.
Francesca da Rimini : fantaisie symphonique.
Paris 12 novembre 2008.







