Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

En rentrant de l’école

Entre le raccord et l’entrée en scène pour le premier concert au Suntory Hall à Tokyo, voici les commentaires des musiciens qui hier ont rencontré les élèves de l’école Higashiyama.

P : C’était énormément d’émotion, j’étais très ému, c’était un beau partage…
G : ils ont joué par cœur, ils étaient ensemble, les instruments à cordes avaient réglé leurs coups d’archets comme un véritable orchestre!
M : Il y avait un engagement énorme de leur part, les gamins avaient les yeux rivés sur leur chef d’orchestre. On sentait qu’ils dépassaient leurs difficultés personnelles pour être à fond dans le groupe, il n’y en avait pas un qui traînait. Cette énergie m’a sidéré, ils se sont jetés à l’eau, ils ont foncé, ça m’a bouleversé.
Y : Je suis admiratif du travail du professeur, on sent bien un énorme travail en amont…
M : Il y a une discipline surprenante : leur manière de s’installer, de se tenir… on a fait des orchestres d’élèves, d’étudiants, nous aussi, ça ne donnait pas du tout le même résultat !
G : il y a un cadre qui est défini, ça a un côté autoritaire… mais, dans ce cadre, ils ont beaucoup de spontanéité, comme tous les enfants.
M : Rien n’est laissé au hasard, mais les enfants se sont éclatés, en jouant et en nous accueillant!
E : Ici, ils sont éduqués comme ça depuis le plus jeune âge…
G : …Mais en France, je ne connais pas d’exemple similaire où on travaille la musique tous les jours (l’école commence à 8h20, les enfants qui participent à l’orchestre arrivent à 7h45 pour travailler la musique et idem soir, ndlr).
M : … et ils nous ont expliqué que les anciens de l‘école revenaient les faire travailler. Certains élèves vont au conservatoire, connaissent déjà un instrument, mais d’autres n’ont jamais eu de professeur extérieur.
P : C’était très homogène, le pupitre de trombones était exceptionnel, non ?
G : … les cors aussi !
M : Ce n’était pas un orchestre symphonique, il n’y avait pas d’altos, il y avait quinze clarinettes, six ou sept flûtes, cinq saxos, c’était déséquilibré en théorie, mais ça sonnait très bien en réalité.
E : Il y avait beaucoup d’énergie, très bien canalisée. Je crois qu’au Japon, il y a une trentaine d’écoles primaires comme celle-ci avec des orchestres symphoniques. La musique est vraiment très appréciée…
G : Et puis cette notion d’échange. Quand on est arrivé, ce flot d’émotion… on s’est fait porter (les enfant ont joué La Marseillaise, ndr).
J’ai le cœur qui s’est mis à battre la chamade…
E : je savais à peu près comment ça allait se passer, mais c’était plus que tout ce que j’imaginais…
G : A la fin, on a joué avec eux la Farandole de Carmen et Finlandia de Sibelius. C’était formidable! Ils y vont !
M : En partant, chaque gamin a voulu nous serrer la main. Et puis on a discuté encore un peu, le temps de ranger nos affaires, et quand on est sorti, ils avaient fait deux rangs, une haie d’honneur, on est passé au milieu. On se frappait les mains, ils voulaient nous toucher!
P : Pour moi, c’est le meilleur moment de cette tournée…
M : C’est là qu’on a le mieux pénétré le Japon…

E : Eiichi Chijiiwa (violon)
G : Gabriel Richard (violon)
P : Philippe Devaux (clarinette)
M : Marie Leclercq (violoncelle)
Y : Yann Dubost (contrebasse)
sans oublier Marc Trenel (basson) et Marie Poulanges (alto)

Sur le vif

Aujourd’hui, un groupe de musiciens s’est rendu dans une école primaire de Meguro, un quartier de classe moyenne à Tokyo. La rencontre était à l’initiative de TDK, sponsor du prochain concert de l’Orchestre de Paris et l’école est connue pour son professeur de musique, Madame Nagasue, qui a levé depuis vingt ans un orchestre d’une soixantaine d’élèves.
Photos avant commentaires.

vu à la télé

Il a une drôle de mailloche de grosse caisse, celui-là, elle est toute jaune. Et il faut voir comment il s’en sert. Un peu à la manière d’un énorme stylet de PDA. Il touche des cases et déclenche l’affichage de nuages, de grilles de températures calculées heure par heure. Il est 18h55 et sur la NHK, c’est la météo. Dans le studio, face au mur de moniteurs, cinq personnes s’apprêtent. Dans quelques minutes, le concert de l’Orchestre de Paris dans la grande salle de l’audiovisuel public japonais sera diffusé en direct à la radio et filmé pour retransmission dans une semaine. La NHK, c’est l’ORTF, radio et télévision ensemble, un complexe qui occupe un pâté de maison dans l’Est de Tokyo, avec une salle de 4000 places.

Le programme est copieux, Carnaval Romain (Berlioz), L’Oiseau de Feu (Stravinski) puis une seconde
partie Ravel: Ma Mère L’Oye, La Valse, Boléro.
Tout se déroule dans le plus grand calme. Le réalisateur a le geste clair pour indiquer ses changements de caméra. J’aime son joli lift de la main droite pour signifier un fondu-enchaîné (même si je n’aime pas particulièrement ses fondus-enchaînés). C’est un peu trop souvent sur l’action, sur l’instrument lui-même alors qu’une embouchure ou un regard seraient peut-être plus vivants, mais la captation de concert est un sport compliqué. Le meilleur vient de l’inattendu et il est parfois difficile à pincer. Comme au moment des saluts, allez savoir dans quel ordre le chef va désigner les solistes aux applaudissements du public…
Le clou du concert, depuis le studio, bien sûr c’est le Boléro. On voit chaque soliste en gros plan et immanquablement on se demande à quoi ils pensent, ce qu’ils regardent.
« Je regarde le maestro, toujours, pour avoir un contact »
Giorgio Mandolesi, basson solo
« Mon regard oscille entre la partition et le chef, je suis juste en face de lui. En fait, je regarde à la fin de mes demi-phrases, quand je respire. La caisse claire est plus bas –et je suis dans son dos, il ne me voit pas »
Pascal Moragues, clarinette solo
« Je regarde la partition. Ou, disons, plutôt vers le bas. Le hautbois d’amour a une tenue différente du hautbois, assez verticale, ça conditionne un peu le regard »
Benoît Leclerc, hautbois solo
« Je connais mon solo par cœur, je pense à la nature, à mes enfants »
Vincent Lucas, flûte solo
« Je regarde la partition pour trouver la concentration maximale. On attaque à froid, sans avoir joué une note avant, c’est dans l’extrême de l’instrument, techniquement aux limites. C’est un des solos les plus difficiles du répertoire »
Christophe Sanchez, trombone solo

Le réalisateur revient régulièrement sur Christoph Eschenbach. Son jeu de scène est bien réglé. Le chef ne décolle pas les bras du corps avant l’explosion finale. À l’écran, on le voit de face. Comme ligoté, encerclé par ces indiens et leur tambour au rythme impitoyable, il déforme son visage d’un gros œil, d’un coup de menton, pour donner les départs, les nuances.
«C’est sa façon, ajoute Giorgio Mandolesi. Que faire de mieux, il ne peut pas battre la mesure du début à la fin…
On m’a dit que Barenboïm donnait le départ et puis quittait le pupitre !
»
Quoi ?? Je demande confirmation à Pascal Moragues. « Oui, il sortait de scène. Une fois aussi, il a demandé qu’on prépare une seconde caisse claire à côté de la première. Et, quand l’orchestre devient plus sonore, il a pris les baguettes pour renforcer la pulsation du soliste ! »
On a filmé ça ?

Enfin chez soi!

C’est bon de se sentir de retour. Comme un visage connu qui vient à vous, des sons, des signes, des lumières…
L’orchestre est arrivé au Japon depuis 48 heures et c’est l’impression qu’il m’a donnée, dès l’aérogare (comme disait Nougaro à New-York). Nous allions nous allonger en une queue précise devant les guichets et présenter nos passeports aux autorités d’Osaka. De ce gros mouvement en entonnoir qui fait d’un avion qui se vide en bulles fatiguées un asticot docile, l’un de nous s’est détaché en biais. Initiative insolente ? Hikaru Sato rentrait chez lui par le guichet des autochtones, pour quelques instants il n’était plus l’un des 120 musiciens de l’orchestre, la tribu nomade, il redevenait citoyen japonais.
Je le jalousais en plaisantant et Roland Daugareil, qui a beaucoup travaillé au Japon, m’a répondu « moi aussi, j’ai l’impression de rentrer à la maison.. ». Le hautboïste Gildas Prado, qui est venu une dizaine de fois déjà, me fit la même remarque quand nous roulions vers Tokyo, le lendemain.
Pour les orchestres européens, le Japon est depuis un demi-siècle une destination presque domestique (nous partageons notre hôtel avec la Münchner Philharmonie et l’Orchestre National de Lyon est dans les parages). Comparé à la Chine…
Il n’y a d’ailleurs pas que les musiciens qui le ressentent. L’équipe de régie de scène avance elle aussi en terrain peut-être pas conquis, mais très bien aplani. Hier à Kyoto, les camions attendaient à 8 heures, une personne était là pour traduire chaque mot, les quais de déchargement étaient parfaitement adaptés, les camions avaient même un haillon latéral amovible qui aurait permis toutes les configurations. On aurait dit un numéro de jonglage, les caisses volaient, elles n’avaient que quelques tours de roues à faire de plain-pied pour terminer devant les loges. L’arrière-scène idéalement dessinée, en une heure, tout était prêt.
C’est à ces conditions-là que le rythme de la tournée peut s’accélérer : répétition le matin, concert à 15 heures, démontage deux heures plus tard, retour aux camions pour le matériel, aux autobus pour les hommes et en route pour l’étape suivante, au même rythme (aujourd’hui l’Orchestre est à Tokyo, répétition ce matin, concert ce soir puis démontage vers une autre salle de la capitale).

Le Kyoto Concert Hall est une merveille pour les yeux. Dessiné par l’architecte Arata Isozaki, il date de 1995 et l’Orchestre a participé à son inauguration. À part les piliers gris qui font une bizarre dégoulinure classique dans la salle, je n’y vois rien qui ne soit pas émouvant.
L’extérieur est déjà tout une affaire. L’entrée principale ne se fait pas en façade mais sur le côté, comme on entrerait au calme dans une cour. Sur la rue, on a privilégié ce qui doit l’être : l’accès du matériel. La façade y ondule de verre. Là où le public pivote vers l’entrée, le bâtiment s’augmente sur toute la hauteur d’un cylindre dallé noir et luisant. A ses pieds, un bassin japonais de quelques centimètres de profondeur équilibre le regard. Ses galets lisses et noirs dans un jaune de béton granuleux offrent le plat, l’horizontal, contre cette masse verticale.
Une fois franchi le sas d’entrée, l’efficacité japonaise vous happe, une ouvreuse vous offre un ascenseur, vous voilà projeté dans la salle en bois doux. On n’en voit d’abord que les formes anguleuses, les balcons en tiroirs, l’orgue stylisé derrière la scène, le plafond rugueux de petites protubérances cubiques, emboîté de projecteurs-boules. Une fois assis, on remarque que le public enserrera l’orchestre.
Il y a une arrière-scène, comme Salle Pleyel à Paris, mais les deux galeries latérales courent aussi s’y rejoindre. C’est un détail crucial : l’accès du public à l’arrière se fait donc par ces niveaux supérieurs et non pas –le drôle de manège de Pleyel- par le parterre, ce qui donne de cocasses numéros de garde-barrière à la fin des concerts quand les pressés de partir se heurtent au chef qui ressort des coulisses pour saluer encore… L’affaire n’est pas seulement drôle, car la scène y gagne deux mètres en largeur (parlez-en aux régisseurs de scène qui doivent tasser les chaises au banquet sonore…).
L’acoustique de la salle est bonne. Plutôt mate, elle a tendance à avaler l’aigu au profit du grave, comme un buvard. L’impression se fait petit à petit, on ne retrouve pas ses repères dans une œuvre, on s’interroge. C’est au final de la Valse ou du Boléro, deux pièces données à Kyoto, dont les derniers accords ne retrouvent pas l’effet du pleins feux éblouissant, qu’on s’en rend particulièrement compte.
La sortie du public, à la nuit tombante (il est 17 heures à Kyoto) est dissymétrique… tout le monde part vers la droite… jamais vu ça… C’est alors que le grand cylindre noir révèle sa mystérieuse fonction : comme un coquillage, l’intérieur en spirale, grand pas de vis qui récupère à chaque étage le flux des auditeurs. Au centre, derrière des parois vitrées, un damier minéral et des colonnes à la Buren. Dernier spectacle que ce jardin immobile et silencieux, pris dans la ronde compacte du public.

L’envers d’un concert/Kyoto

Le son est feutré, créant un espace bleuté duquel s’évapore sans crainte le plus puissant fortissimo.
Quelques rangées de chaises vagues jalousent une flight-case parfumée par deux somptueux bouquets qui se disputent déjà leur destination : chef ou soliste ? La serviette-éponge soigneusement pliée, accompagnée de son alter ego le gobelet d’eau fraîche, attendent leurs moments de gloire. Entrouvert négligemment, un étui de violoncelle semble éventré de part en part, régurgitant son capitonnage, les cordes de rechange, une étoffe verte pour calmer la colophane.

La distance n’entame en rien la véhémence du concerto de Tchaïkovski.
Des chuchotements inaudibles commentent les minutages accrochés aux diodes d’un tableau de bord dont l’écran de contrôle ne fixe que la pénombre. Les cloches de la Symphonie « Fantastique » dorment sur pied dans leur manteau de cuir : ce n’est pas ce soir qu’elles ponctueront le Dies Irae.

Virtuosité époustouflante, virevoltante.
Les gaines de câbles pour les caméras de télévision cavalent au sol, scotchées en sinuosités sophistiquées. Un rai de lumière vive s’échappe des machines à café, là-bas, faisant cligner l’entrée des artistes. Les plateformes de déchargement sont muettes.

Entre les mouvements, tous les publics du monde ont les mêmes petites manies : on tousse, on se recale dans
son fauteuil, on manifeste sa satisfaction dans un bref conciliabule.

Préparant leur tout à l’heure, des musiciens en frac et en silence, réchauffent d’un souffle familier des instruments susceptibles, assouplissent leurs phalanges, se concentrent ou ne pensent plus à rien. La proximité de l’entracte qui fait naître une discrète excitation les rapproche de l’entrée de scène, à jardin.

Mesures finales, crépitement des applaudissements, ovation épurée par la trajectoire compliquée des ondes sonores, rappels, bis, retour en loge.
Vue des coulisses, à peu de choses près dans toutes les salles du monde.