Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Impressions nipponnes

Cinq concerts déjà et chaque fois un gros succès. Je n’ai pas vu de places vides.
Comme souvent, dans les tournées au Japon, il y a beaucoup d’excitation chez tout le monde. Venir jouer ici, c’est à la fois un challenge, un accueil formidable, une grande attente de la part du public, des concerts complets… tout ça se ressent. Etre en tournée, c’est toujours faire les ambassadeurs. Mais les ambassadeurs en Asie, c’est encore autre chose !
L’orchestre se montre vraiment très motivé dans ce rôle. Et puis chaque fois que nous sommes partis au Japon avec un nouveau directeur musical, ce fut l’occasion d’affirmer notre volonté de construire quelque chose ensemble.
Pour ma part, le Japon est probablement à l’étranger le pays où j’ai le plus voyagé et le plus joué, une vingtaine de fois depuis 1982. J’y étais encore en décembre dernier pour donner des cours et interpréter le concerto de Mozart.

Des auditoriums comme on en rêve

Quand on vient ici, on ne se pose même pas la question, on sait que les conditions seront optimales. Il y a partout des auditoriums comme on en rêve. Ici, ce soir, à Miyazaki, la salle avait une acoustique merveilleuse. “Ah oui!” ont répondu les Japonais à qui j’ai annoncé que je jouerai en soliste au Minato Mirai Hall de Yokohama, tant est grande la notoriété de cette salle remarquable (et c’est vrai qu’elle fait partie des lieux dont on se souvient, en tant que musicien).

La Rhapsodie pour clarinette de Debussy 

Mon concert en soliste s’est bien passé. L’Orchestre n’avait plus joué cette Rhapsodie de Debussy depuis 1991, j’en avais été le soliste avec Pierre Boulez. La guerre en Irak avait éclaté ce jour-là! Une belle idée que d’amener cette œuvre en tournée, c’est une façon de rompre avec les habitudes. Et les instruments à vent sont tellement populaire au Japon !
Philippe Berrod et moi nous sommes partagés les deux concerts prévus avec cette pièce. Moi à Yokohama et lui le surlendemain à Fukuoka. Plusieurs collègues m’ont dit combien il leur avait été difficile de s’adapter ainsi à deux interprétations différentes, quasi-enchaînées (juste un raccord avant le second concert). C’est une musique très flexible et il faut être sans cesse sur le qui-vive. Le rôle de Paavo Järvi était déterminant dans cet exercice. C’est un chef qui possède une grande capacité de réaction.

Un concerto par concert !

Le concert en soliste, avec tous ses enjeux, est derrière moi, le reste reprend sa place. Retour à Tokyo pour deux concerts au Suntory Hall puis Pékin et Séoul. La tournée est longue, je préfère le condensé, je serais bien prêt à enchaîner dix concerts !!
Surtout, peut-être, parce que dans cette tournée, nous jouons beaucoup en concerto : un à chaque programme (si je compte la Rhapsodie de Debussy, bien qu’elle ne dure qu’une dizaine de minutes). Nous n’avons dans nos bagages que trois pièces symphoniques: la Symphonie en ut de Bizet, la Symphonie fantastique et Petrouchka (je laisse de côté les ouvertures, ce qui ne veut surtout pas dire qu’il ne s’agit pas de très belles partitions!). Ce qui ressemble beaucoup à nos concerts parisiens, alors que nous avons souvent vécu en tournées de ces fêtes permanentes où nous étions les vedettes exclusives de nos concerts !

Un faible pour le Japon

André Cazalet, cor solo de l’orchestre, résume ainsi le sentiment d’une grande partie de l’orchestre. Je me souviens que dans l’aéroport d’Osaka lors de la précédente tournée, le violon solo Roland Daugareil qui vient très régulièrement donner des master-classes au Japon disait aussi “rentrer chez lui”.

C’est un public de mélomanes, un public averti, on le remarque par exemple à ce détail qu’il n’applaudit jamais entre les mouvements d’une symphonie ou d’un concerto. Je sais qu’avant la Seconde Guerre Mondiale, c’était au Japon qu’il se vendait le plus de disques !”

André Cazalet a probablement fait une trentaine de voyages au Japon depuis 1975, comme soliste, ou pour enseigner, ou en tournée avec l’orchestre. Il a également enseigné au Conservatoire Central de Pékin, ce qui l’y amenait trois fois par an. Grand voyageur, donc, et pas las des tournées, en aucune façon.
Pour moi, c’est un des attraits de notre métier. Je l’ai ressenti dès les premières occasions, quand je déchiffrais encore la Symphonie fantastique, sous la direction de Daniel Barenboim. Une tournée soude un orchestre. Parce que toutes les contingences matérielles disparaissent. il n’y a que la musique dont il faut s’occuper. Et dans des conditions très particulières. Car à l’inverse de la saison parisienne où les programmes défilent, nous partons en tournée avec deux ou trois programmes pour les reprendre lors d’une dizaine de concerts. Donc notre cohésion ne fait que se renforcer.”

Un chef de chœur très attendu !

Des candidats étrangers, particulièrement talentueux, et plus ou moins déclarés, m’avaient de leur envie touché. Et c’est un outsider français qui nous est arrivé. Mes amis interrogés me l’avaient affirmé : “Si, si, il est très bien, vraiment très bien…”Première répétition, premier round d’observation. Comme prévu, il ne faut que quelques minutes pour être persuadé d’avoir à faire à un professionnel de haut vol. Mais quel type de chef est-il vraiment ? Que pense-t-il du chœur ? Et comment va-t-il s’y prendre avec nous ?

Deuxième répétition, deuxième round. Beau charisme, humour bienveillant, et désir affirmé de ne pas bâtir une relation sur des malentendus : me voilà en confiance.

Troisième répétition, et déjà un double constat s’impose, celui de la clarté des objectifs musicaux et de l’efficience des moyens. J’ai l’envie bizarre de lui dire que je l’adopte comme chef. J’en parle à une camarade soprano, c’est une idée qui l’a effleurée aussi. Sur le trottoir, je me lance ; cela le fait rire, et le touche, je crois. C’est bon signe.

Au fil des soirées de travail avec le chef (je l’appelle chef, Lionel serait trop familier), je perçois la grande chance que nous avons d’avoir quitté notre situation de choeur orphelin - certes dirigé par de grands maîtres, mais orphelin tout de même. L’horizon s’en trouve comme éclairci, le choeur plus confiant et plus uni et l’ambiance plus chaleureuse. Et je mets à profit cette sérénité retrouvée pour me concentrer sans réserves sur l’essentiel, bien au-delà de l’intention de bien faire : l’écoute, et le partage des gestes techniques, de l’émotion, en un mot d’un projet musical.

» Le Chœur de l’Orchestre de Paris chantera le Gloria de Poulenc, sous la baguette de James Conlon, les 14 et 15 décembre à la Salle Pleyel.

La Fantastique ? 37 notes en coulisse !

Alexandre Gattet dans la fantastique de Berlioz

La Symphonie fantastique de Berlioz, pour moi, c’est 37 notes ! En effet je suis le hautbois de coulisse qui répond au cor anglais solo au début du troisième mouvement, la “scène au champ“. Le berger au loin dans les montagnes en quelque sorte…

Hier, c’était ma 34ème coulisse de Symphonie fantastique et c’était à Yokohama ! La difficulté de jouer cette coulisse repose essentiellement dans le choix de l’endroit dans la salle de concert. Il faut surtout sonner lointain et avec un peu de réverbération pour évoquer le son “des montagnes”. Les grands halls sont donc les bienvenus. Ici à Yokohama c’est tout trouvé, ça sera au fond de la salle, vers l’entrée du public, avec le son partant dans les grands espaces qui accueillent le public à l’entrée.

Le seul problème c’est l’horaire du concert : 14h. La lumière du jour rentre par les grandes baies vitrées du hall et les responsables de la salle sont très inquiets quand à une irruption de lumière dans la pénombre de la salle qui pourrait gêner le public !! 5 personnes viennent me trouver me signifier leur contrariété à ce sujet, mais Paavo Jarvi finit par trancher, ça sera là !
Une solution s’impose alors à eux, la construction d’un paravent géant pour masquer cette lumière gênante.
Une grande première pour moi…

Prochaine coulisse, mercredi à Kyoto.

Chaque salle est un lieu nouveau, auquel il faut s’adapter

Plan NHK Hall

Minimiser les surprises

La disposition des pupitres les uns par rapport aux autres est différente selon les programmes et les chefs. Nous essayons alors d’adapter la disposition de l’Orchestre au mieux en fonction des dimensions de la salle et de la scène. Je demande en amont les plans de chaque salle, que j’étudie afin de vérifier la faisabilité de la disposition prévue. Il me faut alors dresser des plans de disposition des différents pupitres
Ainsi, lors de la préparation d’une tournée, il m’est arrivé de constater à la seule vue du plan et des dimensions de la scène, que tous les musiciens ne rentreraient pas : l’effectif prévu était trop important, il fallait le réduire. Une fois là-bas, l’orchestre en effectif réduit est rentré, mais au chausse-pied !

De ce point de vue-là, il y a des salles qui sont plus ou moins bien organisées. Il est possible, malgré le travail en amont qu’en arrivant sur place on s’aperçoive que tous les musiciens ne peuvent pas rentrer. Il faut alors s’adapter : consulter le chef, le directeur artistique, le directeur technique puis avertir les musiciens… pour essayer de trouver une solution. Comme par exemple réduire le nombre de cordes.

En Asie, les salles sont splendides

Sur le Japon, la Chine et la Corée, en général il n’y a pas d’inquiétudes à avoir, les salles sont énormes. Ce sont de grandes salles et de grandes scènes, des scènes formidables.
C’est Pleyel, multiplié par deux !
A tous les points de vue, ça a été étudié, très bien étudié, il y trois ou quatre quais de livraison, et des arrières-scènes qui font des mètres et des mètres, 20 mètres, 30 mètres, 40 mètres ! J’ai vu des salles en hauteur, au 10ème étage, qui donnaient l’impression d’être au rez-de-chaussée, car tout y était facile d’accès.
C’est la philharmonie dont on rêverait !
Au niveau des scènes, ils ont des décors articulés robotiquement, qui sont sur rails. Les changements d’alternance entre les différentes productions peuvent alors être très rapides.
Normalement, sur cette tournée en Asie, il n’y a pas d’incertitudes quant aux salles dans lesquelles nous jouerons. Mais on peut toujours rencontrer des difficultés de dernière minute.

L’improvisation, un concept étranger aux Japonais

Lors d’une des premières tournées que j’ai faites au Japon, qui était assez difficile du point de vue du programme, mon interlocuteur japonais m’avertit d’un problème à ma descente de l’avion. Nous donnions une œuvre contemporaine.
- Il faudrait que nous voyions cela ensemble, l’orchestre ne rentre pas.
Nous étions dans une salle de l’aéroport avec le régisseur japonais et l’interprète. J’apprécie vraiment la rigueur et la précision des Japonais. Il avait décalqué le plan de la salle, et prenant le calque, il le mettait sur mes dessins (ex dessins). 1er plan, ça passait bien, 2ème plan ça passait bien, 3ème plan ça ne passait plus ! Et en effet, on pouvait voir cela immédiatement.
Il me dit « comment fait-on, quelle décision prenons-nous ? » je regarde le plan en détail et je lui dis, « Ecoutez, ça n’est pas grave, nous allons improviser. »
L’interprète le regarde et lui explique, il fait une mimique d’étonnement - les Japonais sont très expressifs- ils continuent de se parler. Et l’interprète me dit « Excusez-moi Monsieur, improviser ça veut dire quoi ? » alors je réponds « improviser ça veut dire “on verra” ! ».
A nouveau l’étonnement, et j’ai compris qu’improviser n’existait pas dans le langage japonais.
Et en effet, une fois dans la salle, nous avons un peu modifié ce qui avait été prévu. Mais pour lui, habitué à travailler largement en amont, et à tout prévoir avec précision, il ne voyait pas comment faire au dernier moment.
Je m’efforce aussi de tout prévoir, de faire au mieux, mais il y a toujours une part d’inattendu !