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Paavo Järvi

La saison 2012/2013 est la troisième saison de Paavo Järvi comme Directeur musical de l’Orchestre de Paris. Découvrez sa biographie mais également sa vision du rôle de Directeur musical, son enfance en Estonie, sa formation musicale aux Etats-Unis, les grands chefs qui l’ont marqué et ses projets avec l’Orchestre de Paris dans une vidéo et des entretiens.
Entretien avec Paavo Järvi sur la saison 2011/12 Entretien avec Paavo Järvi sur son enfance, sa formation et son parcours musicaux Biographie

Depuis septembre 2011, Julien Masmondet et Andris Poga sont chefs assistant auprès de Paavo Järvi. Ils assistent le Directeur musical dans la préparation et les répétitions de ses concerts et dirigent plusieurs concerts pédagogiques cette saison.
Julien Masmondet Andris Poga

Découvrez le parcours de Paavo Järvi

 Entretien avec Paavo Järvi sur la saison 2011/12

Paavo Järvi, quel regard portez-vous sur votre première saison à la tête de l’Orchestre de Paris ?

Je reste très prudent lorsque ma relation avec un orchestre commence. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit déjà aussi étroite qu’elle l’est aujourd’hui. La volonté, l’investissement, l’envie sont incontestables. L’Orchestre de Paris est un ensemble très sérieux et professionnel, conscient de son rôle et des enjeux qui lui sont attachés. Cet état d’esprit très positif nous permet de progresser ensemble.

Comment se manifeste cette proximité ?

L’orchestre sait s’enflammer, et se dépasser. Je ressens cette énergie intérieure d’autant plus vivement que la régularité du travail renforce la confiance mutuelle au fil des semaines. L’Orchestre de Paris est un ensemble intelligent. Mais comme tout un chacun — moi le premier ! — il a ses habitudes, bonnes ou mauvaises. Il m’appartient de l’amener vers autre chose, tout en respectant sa tradition. Mon ami Matthias Goerne a coutume de dire : “Il faut tout donner, et du plus profond de soi !”. Alors, tout devient possible. Maintenir cet esprit sur la durée est un exercice délicat, mais tel est bien mon but, et je crois, la volonté des musiciens.

Venons-en à la programmation 2011/ 2012. Quels sont les ajouts opérés par rapport à votre première saison, marquée par la présence de la musique française, du répertoire russe et nordique, et aussi, en partie, contemporain…

Le travail mené sur les programmes avec le directeur artistique, Didier de Cottignies, m’a permis d’assouvir des envies qui n’allaient pas de soi : réunir La Péri et Kullervo pour le concert inaugural de la saison 2010/2011, c’était prendre d'emblée quelques risques. Et poser d’emblée la question que doit affronter tout responsable d’une institution publique comme l’Orchestre de Paris : quel est le bon équilibre entre innovations et nécessités économiques, entre exigence artistique et box-office ? La musique française continuera d’occuper une place centrale, avec par exemple la Messe de sainte Cécile de Gounod ou le Gloria de Poulenc ou encore la Symphonie fantastique de Berlioz que je dirigerai. Lorin Maazel et Riccardo Chailly feront leur retour à l’orchestre dans des programmes autour de Ravel et Debussy. Le répertoire russe reste très présent avec notamment un gala Rachmaninoff sous ma direction et des oeuvres de Prokofiev, Chostakovitch et Scriabine dirigées par Mikko Franck et Kirill Petrenko. Je souhaite également développer le champ contemporain, comme je l’ai toujours fait : le Concerto pour piano de Philippe Manoury sera donné en création mondiale, et Battlefield, concerto pour deux pianos et double orchestre de Richard Dubugnon sera joué en première française avec Katia et Marielle Labèque.

Qu’en est-il du répertoire classique ?

L’Orchestre de Paris est taillé en premier lieu pour le répertoire romantique et moderne. Revenir au répertoire classique avec la réponse stylistique adéquate prendra du temps. Je me réjouis de diriger deux Symphonies “parisiennes” de Haydn, tout en étant conscient que la légèreté, le rebond, et l’agilité qu’elles exigent ne s'obtiennent pas en un jour !

On se souvient des symphonies de Beethoven que vous aviez données en 2009 au Théâtre des Champs-Élysées avec la Deutsche Kammerphilharmonie de Brême. Or, la fameuse Cinquième est à l’affiche du concert inaugural de la saison 2011/2012…

Ces dernières années, je n’ai joué Beethoven qu’avec la Deutsche Kammerphilharmonie ! Bien sûr, avec l’Orchestre de Paris, la Symphonie n° 5 sonnera différemment. Je dois trouver une autre voie, qui s'appuie sur son caractère et sa personnalité spécifiques. Ce faisant, j’ouvre incontestablement un nouveau livre.

Le nombre des concerts a augmenté d’environ 20% la saison dernière. Ce chiffre va-t-il encore croître ?

Avec Bruno Hamard, notre directeur général, nous avons décidé de porter à 52 le nombre de concerts en abonnement la saison dernière. Ce nombre restera stable en 2011/2012. Cela représente 90 000 places par saison pour la seule Salle Pleyel, auxquelles s’ajoutent les quelque 40 000 jeunes qui participeront aux activités pédagogiques développées par l'orchestre, et les tournées, en plein essor – ainsi au Japon, en Chine et en Corée en novembre 2011.

L’attention aux jeunes générations est un axe fort de l’activité de l’Orchestre de Paris. Comment l’envisagez-vous à titre personnel ?

Notre mission première, et prioritaire, est de faire de la musique au plus haut niveau. Mais il est évidemment vital de préparer les nouvelles générations, pour qui la musique classique ne fait pas partie de la culture quotidienne. Aujourd’hui, un enfant de douze ans n’écoute pas spontanément Brahms. Ce que fait l’Orchestre de Paris à cet égard est déjà considérable, avec des propositions pour les jeunes de 4 à 18 ans. En ce qui concerne les jeunes de plus de 18 ans, nous les touchons pour partie par le biais de notre politique tarifaire (concerts à 5€ en abonnement) et via les canaux qui sont les siens, notamment internet. C’est le sens de notre politique de diffusion de concerts en direct et en différé sur internet sur notre site et avec Arte Live Web.

Qu’en est-il de l’implication de l’orchestre dans la cité ?

Nous sommes très investis dans plusieurs partenariats dont celui que nous avons noué depuis 2010 avec l’association “Musique & santé” : nos musiciens interviennent en milieu hospitalier, dans différents services, pédiatrie, gériatrie… Ces interventions exigent des formations et un temps de préparation important avant de pouvoir s’aventurer sur le terrain. Mais elles sont très fortes. Leur fréquence devrait augmenter car les musiciens souhaitent s’y impliquer fortement.

 Entretien avec Paavo Järvi sur son enfance, sa formation et son parcours musicaux

Comment concevez-vous le rôle de directeur musical ?

D’ordinaire, le public assimile le travail de directeur musical à celui de chef d’orchestre : l’homme que l’on voit le plus souvent au pupitre. Pourtant, ce n’est que la partie la plus apparente de notre tâche.
Nous remplissons d’autres missions, d’autres responsabilités, plus discrètes. Le plus important est de parvenir à nouer une véritable relation musicale avec l’orchestre. S’agissant des meilleurs orchestres, on estime généralement que leur valeur est telle qu’il suffit de leur donner un bon chef pour que tout soit pour le mieux.C’est en partie vrai, à ceci près qu’un orchestre se transforme sans cesse et que les personnalités qui le composent se recombinent constamment en son sein : c’est là que le directeur musical est en mesure d’agir et que son rôle prend tout son sens. Il doit guider, orienter, donner de la cohérence à l’évolution de cet organisme vivant. Il lui faut également approfondir sans cesse le travail. Même avec un excellent orchestre, on peut gagner en perfection technique et surtout en compréhension profonde de la musique.

C’est comme percussionniste que vous avez débuté ?

Oui, c’est plutôt original : les chefs d’orchestre ont souvent une formation de pianiste ou de violoniste. C’est mon père, lui-même percussionniste, qui m’a encouragé à suivre cette voie. Pour moi, ce fut d’abord un plaisir ! L’utilité de cet apprentissage, le bénéfice que j’en ai retiré en tant que chef, je n’ai pu le mesurer que par la suite. Bien sûr, le rythme est capital, mais de plus, le percussionniste jouit d’un point de vue imprenable sur l’orchestre. Il se trouve dans la position du chef débutant qui doit repérer l’agencement des musiciens et la disposition de l’ensemble.

Comment viviez-vous à Tallinn dans la maison familiale ?

Les enfants ne se préoccupent pas de politique. Nous avons eu une enfance heureuse, très active : entre l’école, les leçons de piano, l’opéra à peu près chaque soir, nos journées étaient bien remplies ! J’ai aussi joué dans un groupe de rock, que j’allais retrouver quand j’avais fini d’étudier. Je me souviens d’Emil Gilels, de Rostropovitch, qui séjournaient parfois chez nous, d’une partie de canotage avec Igor Oïstrakh… J’ai rencontré Chostakovitch quand j’avais sept ou huit ans. Je me rappelle une visite à Leningrad, avec mon père, où nous avons retrouvé Evgeny Mravinsky (son ancien professeur) et le père de Mariss Jansons, qui étaient à la tête de l’Orchestre philharmonique de Leningrad. À l’opéra, je voyais Violetta sur scène et elle sonnait le lendemain à la porte.C’était notre quotidien… Cette atmosphère m’a beaucoup apporté : la musique devenait pour moi plus humaine, plus réelle.

Comment se passait Noël, chez les Järvi ?

À la mode soviétique, comme vous pouvez l’imaginer ; la fête de la Nativité était prohibée, ainsi que la vente de sapins, même si chacun se débrouillait pour en dénicher un. Pas de messe de minuit. C’était une affaire strictement privée. On restait tranquillement chez soi, en famille. Ma mère nous préparait un bon dîner, nous recevions nos amis les plus proches. Le Nouvel An avait un caractère plus officiel, c’est certain.

Quand vous viviez en Estonie, quels étaient les compositeurs que vous admiriez le plus ?

J’ai quitté l’Estonie à dix-sept ans. Jusque-là, l’essentiel de mon bagage musical s’est constitué à la maison, grâce à mon père. Impossible d’aller étudier à l’étranger, hormis à Leningrad ou à Moscou. Mon père a étudié à Leningrad. Londres ou Paris, c’était hors de question. En un sens, je dois dire que le rideau de fer préservait certaines traditions. Bach,Mozart, Beethoven faisaient partie de la pédagogie russe (Brahms, à la rigueur…), Tchaïkovski et Prokofiev, Stravinski à l’occasion, Sibelius rarement, mais pas de Mahler, pas de Nielsen ni de Bruckner. Bref, le régime russe : une “diète” assez stricte.
Mon père s’intéressait plus que quiconque au répertoire qu’on ne pouvait se procurer dans les bibliothèques russes, comme Stenhammar, par exemple. Quand il revenait de voyage, c’était rarement les mains vides. Il avait une collection privée de partitions, d’orchestrations, d’enregistrements vraiment impressionnante. Même là où nous étions, les contacts avec la Finlande ou la Suède restaient très limités. Sans mon père, jamais je n’aurais découvert si tôt la musique française, Roussel notamment. Sa passion de collectionneur a été une bénédiction pour moi.

Dans les années soixante-dix,Neeme Järvi était une sorte de Rostropovitch estonien…

Disons, une sorte de héros national, parmi les plus célèbres, les plus respectés. Ce n’était pas vraiment un militant politique, mais il se battait pour la liberté des musiciens. Arvo Pärt avait composé un Credo. Mon père l’a interprété alors que toute référence religieuse était interdite. On lui a interdit de rejouer cette partition, mais il est passé outre. Le système soviétique était plutôt expéditif : du jour au lendemain vous pouviez vous retrouver mis à pied, derrière les barreaux. Il a bien fallu partir.

Lorsque vous découvrez les Etats- Unis, vous avez presque vingt ans. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Mal, au début. J’avais dix-sept ans, j’avais laissé toute ma vie derrière moi en Estonie. Et en bons citoyens soviétiques, nous n’étions pratiquement jamais sortis de chez nous. Mais peu à peu, je suis parvenu à trouver ma place dans cette énorme ruche de la vie américaine. Et comme je n’avais qu’un seul but, la musique, j’y ai concentré toutes mes forces deux années durant, puis j’ai commencé à me sentir beaucoup mieux.
J’ai intégré la Juilliard School comme percussionniste, le Curtis Institute of Music ensuite à Philadelphie. Au Los Angeles Philharmonic Institute, j’ai suivi le cours d’été que dirigeait Leonard Bernstein : une sorte de Tanglewood de la Côte Ouest. J’ai eu la chance de le rencontrer, de suivre ses masterclasses et, par la suite, j’allais l’entendre chaque fois qu’il donnait un concert à New York. Le premier grand homme que j’ai rencontré : puissant, inspiré.

Quels chefs d’orchestre ont compté à vos yeux ?

Pendant mon enfance, j’ai rencontré de nombreux chefs en Estonie. J’ai entendu quantité de concerts donnés par mon père, écouté beaucoup de disques, les siens et ceux d’autres chefs de stature mondiale. J’ai assisté au Falstaff de Karajan à Salzbourg quand je n’étais qu’un gamin et j’en suis sorti secoué. J’étais saisi d’étonnement devant cette personnalité qui dirigeait depuis un point central : quelqu’un qui opérait au coeur de la musique, déterminait la conception même de l’événement que nous étions en train de vivre et qui avait la capacité et la force requise pour suivre sa vision jusqu’au bout.
En quittant l’Estonie, j’ai eu d’un coup l’occasion de multiplier les expériences, d’entendre la plupart des grands maestros qui se produisaient à l’époque. Zubin Mehta et Rafael Kubelik en premier lieu… Autant dire que mes idées s’en sont trouvées renouvelées. À vingt ans, j’ai découvert Bernstein, comme je vous le disais. Ce fut un vrai choc : l’engagement émotif et physique, l’intensité du message, la volonté d’aller toujours au plus profond de la substance, au plus près de la vérité musicale. Même à présent, je ne cesse d’y revenir, de l’écouter, et je capte plus de choses que je ne pouvais en entendre alors, parce que je n’en étais pas au même point. Je fus un temps extrêmement impressionné par Carlos Kleiber, dont j’étais un inconditionnel. Il se trouve que j’ai aussi fréquenté le Curtis Institute of Music, quand Riccardo Muti dirigeait le Philadelphia Orchestra non loin de là… Tous ont contribué pour une part plus ou moins grande à m’ouvrir les yeux sur une autre façon de comprendre et de jouer la musique. Je me souviendrai toujours de Wolfgang Sawallisch dirigeant Dvo?ák.C’était stupéfiant ! Ou GünterWand dirigeant Bruckner…

Comment analysez-vous votre carrière ?

Si je regarde dix ans en arrière, à mes débuts, la perspective de devenir chef d’orchestre paraissait plutôt chimérique. Vous ignorez ce qui fait de vous un chef, à quoi est censé ressembler le début de ce genre d’équipée. C’est l’un de ces drôles de métiers où il n’est pas facile de montrer ce qu’on vaut.
Quand vous êtes jeune, vous ne rêvez que d’une chose : qu’on vous permette de travailler et qu’on vous confie un orchestre ! C’est la première étape. Je me souviens parfaitement de la joie que j’ai ressentie en me retrouvant face à un jeune orchestre, à New York. C’était un bonheur de voir mon travail porter ses fruits. Depuis ce temps, travailler avec un jeune orchestre reste un de mes plus grands plaisirs. Ensuite, quand le vent s’est enfin levé et que vous avez quitté la rade, il faut apprendre le répertoire. Et c’est un peu “la mer à boire” ! Ne serait-ce qu’avec le répertoire que tout le monde est censé connaître : des centaines de symphonies, d’opéras, de concertos, d’oeuvres vocales…
Puis, arrivent les premiers concerts… Vous commencez alors à discerner ce qui vous convient, vos affinités, les chemins qu’elles vous ouvrent. Il faut savoir choisir, se concentrer sur les objectifs. Après, on peut s’essayer à autre chose de temps à autre, mais en tenant le cap, en gardant toujours son but à l’esprit.
Quand vient le moment de la reconnaissance, il arrive qu’on vous colle une étiquette. Dans mon cas, ce fut “spécialiste de la musique nordique”. Les Russes dirigent la musique russe, les Français, la musique française, et Paavo Järvi, la musique “scandinave”. C’est le côté comique du business musical. Je n’ai rien contre, mais je sais que j’ai d’autres cordes à mon arc.

Quels sont vos répertoires de prédilection ?

Je me suis beaucoup consacré à la musique du XXe siècle. Je suis proche de la musique du Nord, Sibelius,Nielsen, indéniablement. De Smetana, aussi. Même si je ne suis pas certain que le fait d’être né dans l’ex-Union Soviétique et d’avoir reçu l’empreinte de la culture russe y soit pour quelque chose : je crois comprendre la musique russe. J’aime son langage et ses accents me sont familiers. Peu importe la période, Glazounov ou Rimsky-Korsakov, Chostakovitch ou Prokofiev.
D’autre part, mon éducation musicale a été très marquée par les grands classiques. Je me vois encore au piano avec mon père, en train de jouer à quatre mains les symphonies de Haydn. À la maison, Haydn,Mozart, Beethoven, Brahms étaient notre pain quotidien.
Assez tôt, j’ai également découvert les compositeurs français, avec le répertoire romantique : Fauré, Bizet, Dukas. Debussy et Ravel ne sont venus qu’après. Une révélation pour moi ! Formé au langage symphonique le plus classique, je me trouvais d’un coup face à cette musique abstraite, presque dépourvue de forme à la première écoute, qui avançait comme un nuage dans le ciel ! J’ai aimé Ravel avant Debussy, mais autant l’un que l’autre, pour leur étonnante aptitude à changer insensiblement de couleur, sans emphase, comme au fil de l’eau. Si vous feuilletez mes programmes, vous y trouverez d’ailleurs toujours de la musique française.

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